Plaça Catalunya, républicaine, franquiste, indépendante

Place en couleurs ou en noir et blanc ? Les actuelles, celles du drapeau catalan, du maillot du Barça, des clichés des cartes postales ou des photos touristiques, paraissent moins vives que celles, argentiques, des mois où Barcelone a vécu la version catalane de la guerre d’Espagne.

Le passant d’aujourd’hui y trouve les vols des pigeons, les fontaines jaillissantes, les statues de tous styles et, sur les hautes façades qui ceinturent la place, les enseignes des marques qui attestent que Barcelone est une métropole mondiale.

Si la place de la Catalogne dans l’Etat espagnol est un sujet bouillant, la plaça Catalunya est à Barcelone un lieu incontournable pour les habitants de la ville et les touristes. Le réseau du métro, les liaisons avec l’aéroport, les magasins et galeries commerciales composent ici un rendez-vous obligé. Les touristes y consultent les renseignements pratiques que dispense l’office dédié à leur séjour, ils se mitraillent devant les fontaines et jouent avec les pigeons, rejoignent les Ramblas après avoir descendu le Passeig de Gràcia orné par Gaudi… La plupart méconnaissent la charge symbolique et politique de ce quadrilatère. La place a la forme d’un trapèze de 10 hectares situé à l’articulation des deux tissus urbains de la ville. Au sud, l’ancien et dense lacis des rues et des constructions de la Barcelone médiévale qui a été le siège de la première autonomie catalane et de ses institutions. Au nord, l’Eixample, la vaste grille du plan de l’ingénieur Cerdà, qui, à partir de 1860, donne à la métropole l’espace de sa modernité citadine. Plaça Catalunya n’avait pas été initialement prévue par Cerdà, mais sa nécessité, liée aux échanges entre l’ancien et le moderne, à la circulation, à la sociabilité urbaine, s’impose à la fin du XIXe siècle. Dès lors, cette vaste case va être, au cours du XXe, le siège des événements de la ville et de la région aspirant à la conquête de son autonomie.

Jusque dans les années 20, les hôtels, les cafés, les bars et brasseries, les lieux de spectacles font de la place un espace animé, festif et cosmopolite qui dans la lumière catalane, jours et nuits, met Barcelone dans la famille étroite des villes branchées de l’Europe des années folles. Puis la crise politique et sociale de l’Espagne des années 30 va mettre la ville et sa place centrale au cœur des combats.

La seconde République accorde à la Catalogne une large autonomie, la place devient l’espace public des manifestations sociales, des clivages entre les acteurs de la vie politique. En juillet 1936, des éléments militaires putschistes tentent de s’emparer de Barcelone. L’Alliance des républicains défend la place. Ces scènes de combat ouvrent l’Espoir, de Malraux : «Puig partit avec les autres pour la place de Catalogne. Il s’agissait d’écraser les rebelles du centre de la ville et de revenir ensuite vers les casernes. Une trentaine d’ouvriers se lancèrent à travers le square surélevé qui forme le centre de la place essayant de profiter des quelques arbres qui l’entourent. Les mitrailleuses commencèrent le feu ; ils tombèrent en chapelet. Les ombres des pigeons qui volaient en rond, assez haut, sans s’éloigner, passèrent sur les corps allongés et sur un homme qui vacillait encore, un fusil au-dessus de la tête, au bout du bras.» Malraux, ici, place de Catalogne, anticipe par l’écriture ce qui sera l’image emblématique saisie par Robert Capa. Une grande statue à la gloire du militant-combattant, dans un style propre à l’air du temps, est installée en son centre.

Moins d’un an plus tard, «les luttes intestines des partis» (Hommage à la Catalogne, de George Orwell) vont jusqu’à l’affrontement armé dans le camp républicain, notamment entre les anarchistes de la Confédération nationale du travail (CNT), qui réalisent une révolution, et les responsables républicains qui la refusent. En ce triste mai 1937, la place est âprement disputée. L’enjeu principal est le contrôle du central téléphonique situé à l’un de ses angles. Le gouvernement veut maîtriser cet équipement stratégique et en exclure la CNT. «Tout au bout des Ramblas, de notre côté, autour de la place de Catalogne, la situation était si compliquée qu’elle eut été tout à fait inintelligible si chaque bâtiment n’avait pas arboré un drapeau de parti. Le principal point de repère, ici était l’hôtel Colón, quartier général du Psuc [Parti socialiste unifié de Catalogne, communiste, affilié à la IIIe Internationale, ndlr], qui dominait la place de Catalogne. A une fenêtre près de l’avant-dernier “O” de l’énorme “Hotel Colón” qui s’étale sur la façade, ils avaient placé une mitrailleuse qui pouvait balayer la place avec une meurtrière efficacité» (Orwell). La mise au pas des anarchistes ne suffit pas à renforcer le camp républicain, les troupes de Franco entrent à Barcelone le 26 janvier 1939.

Le long hiver franquiste commence pour la Catalogne et la place est vouée à d’autres fonctions publiques. Dès le 5 mars 1939, rebaptisée place de l’Armée nationale, elle sert de théâtre à une manifestation de victoire et d’expiation, occupée par les sabres, les goupillons et les mousquetons, les drapeaux et les bannières, les uniformes et les soutanes, sous le grand crucifix du christ de Lépante.

Dès lors, cet espace public sera sous un contrôle strict, il servira pendant deux décennies à des rassemblements politico-religieux exposant au cœur de Barcelone l’idéologie nationale-catholique ; la place est souvent le lieu de processions qui l’associent à la cathédrale toute proche. Si elle retrouve son nom, celui-ci est formulé en castillan, ce qui la met sous tutelle linguistique. Son animation est restreinte, la pénurie et la chape moraliste réduisent les lieux de sociabilité et les grands immeubles qui l’encadrent deviennent les sièges de banques qui affichent leur caractère espagnol. L’espace central est aménagé avec des parterres de fleurs qui sont aussi apolitiques que la gente ailée qui les survole.

La transition post-franquiste lui rend progressivement ses fonctions de rendez-vous de la politique et de la mémoire. En 1991, est inauguré dans l’angle qui donne sur les Ramblas un monument hommage à Francesc Macià (1859-1933). Premier président de la Generalitat autonome (1931-1933), sa figure consensuelle («l’Avi», c’est-à-dire le grand-père) évite de rappeler les affrontements de 1937, et la source, qui alimente les bonnes années le bassin du piédestal, apaise les éventuels feux mémoriels et irrigue la culture de l’autonomie. Celle-ci a son jour, le 11 septembre, dont la version catalane, la Diada, fait revivre à la plaça Catalunya retrouvée sa fonction politique.

Ce 11 septembre rappelle la fin du siège de Barcelone, en 1714, date à laquelle la région perdit sa première autonomie dans l’Espagne des Bourbons. Aussi, depuis la fin du franquisme, la journée de la Catalogne revendique le retour à un statut politique assimilé à une indépendance totale. La plaça Catalunya est l’épicentre des manifestations qui couvrent la Catalogne entière, elle est aussi le maillon le plus important des chaînes humaines qui, ce jour-là, relient les campagnes et les villes alentour. C’est ici, à 17 h 14 précises, que sont proclamées : «Som una nació. Nosaltres decidim» («Nous sommes une nation. Nous autres décidons»). La sourde oreille madrilène, surtout quand le Parti populaire est au pouvoir, a fait monter le niveau sonore, celui de l’urgence et de l’étendue des revendications. Les millésimes 2012 et 2013 des Diadas ont été capiteux ; le 11 septembre 2014 s’annonce comme celui du nouveau siècle. Rendez-vous sur la plaça Catalunya ! Elle sera plus animée que le rond-point sinistre et bofillisé [du nom de l’architecte Ricardo Bofill, également à l’origine du quartier Antigone à Montpellier, ndlr] que Paris a dédié à la Catalogne dans son XIVe arrondissement, et qui ne donne sur aucune Rambla

Jean-Louis Tissier, géographe.

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