Poker menteur avec le Kremlin

Depuis des mois, la Russie intervient militairement en Ukraine et met en danger la sécurité de l’Europe. Enfin, les opinions européennes en sont informées sans détour. Après avoir tourné autour du pot, nos gouvernements appellent un chat un chat : oui, l’agresseur est russe, la cible est l’Ukraine, et les victimes de l’intervention armée sont les citoyens ukrainiens aujourd’hui, potentiellement d’autres populations voisines de la Russie demain.

Pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour regarder les faits en face et modifier la posture diplomatique, politique et militaire des Etats européens ? Qu’est-ce qui a changé cet été ? C’est d’abord l’ampleur du dispositif russe et l’escalade de la violence qui a fait passer le conflit de la subversion à l’attaque directe. Après l’occupation et l’annexion de la Crimée en février-mars, Moscou avait tenté de légitimer la déstabilisation des provinces de l’Est par deux autres «référendums» dans les provinces de Lougansk et Donetsk. Ces votes ont été des mascarades et les «républiques populaires» autoproclamées en avril n’ont jamais pris corps, mais ont permis d’installer des hommes de main à la tête des commandos armés chargés de soustraire ces provinces au gouvernement de Kiev. Ces hommes, certains des citoyens de Russie, ont reçu les titres de «Premier ministre» ou «ministre» et ont fait régner un climat de terreur.

Les populations de l’est de l’Ukraine n’ont pas soutenu l’occupation russe, dite «prorusse», et même si la majorité des Ukrainiens dans les provinces de Donetsk et Lougansk parlent plus volontiers russe qu’ukrainien, ils ne souhaitent pas être gouvernés par la Russie.

L’élection du président Petro Porochenko, le 25 mai, a mis fin au scénario d’implosion du pays. L’armée ukrainienne a pu alors lancer des opérations de reconquête des villes occupées, et les rangs des dits «séparatistes» se sont vite réduits aux mercenaires lourdement armés. Devant ces reculs militaires, la Russie a semblé hésiter, puis a finalement choisi de s’engager ouvertement dans le conflit et d’envoyer troupes et armements sophistiqués. La tragédie du Boeing malaisien le 17 juillet a brisé le non-dit : des missiles sol-air ont été livrés aux combattants à l’est de Donetsk, et l’un des tirs a descendu par erreur un avion de ligne faisant près de 300 victimes.

Vladimir Poutine nie toute responsabilité dans ce drame et, encore aujourd’hui, dément toute implication directe de l’armée russe en Ukraine. Sa position n’est plus tenable. En effet, depuis début août, les chefs des commandos revendiquent haut et fort le soutien militaire russe ; l’un d’eux a dit fièrement : «Plusieurs milliers de soldats russes combattent dans nos rangs !»

A Mons le 28 août, le commandement militaire de l’Otan a montré les clichés établissant la présence de milliers de militaires russes, avec blindés et armes lourdes. Les gouvernements et états-majors européens ont préféré mettre en avant l’Otan, et son secrétaire général, dans la dénonciation de l’agression russe, afin de préserver les chances d’une négociation, afin de permettre à Poutine de «sauver la face». L’administration américaine, pour sa part, accuse Moscou d’agression armée depuis l’annexion de la Crimée.

Maintenant que l’intervention russe est reconnue et dénoncée, les autorités ukrainiennes demandent l’aide de l’Otan pour protéger leur pays et, au-delà, assurer la sécurité de l’Europe face à la volonté guerrière du Kremlin. Vladimir Poutine ne peut plus se cacher derrière sa machine de propagande, prétendre «sauver les populations d’un génocide» ou encore ne se livrer qu’à «une intervention humanitaire». Il joue désormais son va-tout, persuadé que les pays occidentaux n’oseront pas prendre le risque d’être entraînés dans un conflit direct avec lui.

L’épreuve de force est engagée de front sur les quatre terrains militaire, économique, médiatique et diplomatique. Chaque terrain est crucial, car inséparable des trois autres. Quand Poutine rappelle le 29 août que s’en prendre à la Russie veut dire affronter une puissance nucléaire, après avoir menacé la veille de couper l’approvisionnement en gaz naturel à l’Europe, il s’adonne à la «diplomatie du rapport de forces». Menacer pour dissuader, brandir les armes pour forcer un règlement politique à son avantage.

Nous jouons au poker menteur avec le Kremlin, c’est un jeu dangereux, mais nous n’avons guère le choix. Les pays de l’Alliance atlantique préfèrent bien entendu une solution politique, c’est-à-dire un retrait russe d’Ukraine avec des promesses de pourparlers ultérieurs sur la régionalisation de l’Etat ukrainien. Ils souhaitent repousser le moment où des mesures militaires devront être prises en riposte à l’agression russe. Cependant, cette probabilité est sérieusement envisagée, discrètement afin de préserver les chances de la diplomatie publique.

La bonne nouvelle est que les gouvernements occidentaux ont construit peu à peu une politique solidaire envers l’Ukraine, en maintenant un contact permanent d’une capitale à l’autre, et des capitales occidentales vers Kiev et vers Moscou. Nous n’avons jamais ni coupé le lien avec Moscou ni relâché la vigilance face aux transgressions de plus en plus inquiétantes de la Russie. Nous avons réussi à voter à plusieurs reprises des sanctions économiques qui visent les acteurs centraux du système Poutine : présidents des Chambres du Parlement, hauts fonctionnaires, patrons d’entreprises publiques, grands financiers. Parce qu’elles inquiètent les élites économiques et les classes aisées, et jettent une ombre sur la capacité du régime à assurer l’avenir, les sanctions se révèlent efficaces.

Les scénarios de rupture – séparation des provinces de l’Est, annulation de l’élection présidentielle du 25 mai, guerre civile entre Ukrainiens – ont déraillé grâce à la détermination des Ukrainiens et au soutien européen et américain. Il nous appartient de bloquer les nouvelles tentatives poutiniennes.

Ce n’est pas tant la puissance militaire russe qui nous inquiète que la dangerosité de la prise de décision à Moscou, l’isolement de Poutine dans une forteresse assiégée. Nous n’avons d’autres interlocuteurs officiels que le Président et quelques diplomates russes. Nous devons obtenir d’eux une solution négociée, en sachant qu’ils ont éliminé chez eux toute voix critique, tout contrepoids institutionnel qui pousserait au compromis. Ils sont seuls face à leur propre décision, et seuls sur la scène internationale.

En effet, la crise ukrainienne a révélé l’isolement politique de la Russie qui ne peut compter que sur une petite dizaine de dictatures pour voter avec elle aux Nations unies (Syrie, Corée du Nord, Zimbabwe…). Même les autocrates kazakh et biélorusse prennent leurs distances et dénoncent toute ingérence dans un Etat souverain. Moscou a été privé de son siège au G8 et de son droit de vote à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Certes, l’opprobre international a pour premier effet d’acérer la riposte du Kremlin, mais réduit aussi sa marge de manœuvre si un conflit régional s’annonce. Vladimir Poutine doit d’abord et avant tout consolider sa toute puissance chez lui, alors que l’économie est en panne et le niveau de vie moyen régresse. Il sera risqué politiquement d’entraîner l’armée dans une guerre. Les Russes applaudissent aux discours patriotiques mais ne veulent pas envoyer leurs fils mourir au combat comme en Afghanistan et en Tchétchénie. Surtout en Ukraine, si proche, si familière.

Marie Mendras, chercheure au CNRS, politologue au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences-Po, où elle enseigne la politique intérieure et extérieure russe. Auteure de : «Russian Politics. The Paradox of a Weak State», Hurst, Londres, 2012.

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