Pologne : « On assiste à l’émergence d’un révisionnisme d’Etat »

Située au cœur de l’espace européen, la Pologne incarne de façon emblématique l’histoire de notre continent. L’histoire d’une division constante au gré des ambitions des puissances voisines, d’un asservissement sans précédent par les régimes tyranniques du XXe siècle, le nazisme et le stalinisme, au point d’y perdre son autonomie, son identité même.

Une tache noire, indélébile marque à jamais la carte géographique de ce pays, celle des camps d’extermination, dont Auschwitz-Birkenau. Trente ans plus tard la naissance [du syndicat] Solidarnosc marquait le réveil de la liberté et de la démocratie. C’est tout le sens de notre histoire à nous Européens et de l’idéal qui nous a portés après 1945 : plus jamais ça !

Au début de notre siècle l’intégration de ce pays à l’Union européenne mettait un terme à une histoire de tourments et de combats pour qu’il existe enfin dans son unité. Or l’atteinte à cette histoire résulte aujourd’hui de décisions prises par les responsables du gouvernement actuel avec une détermination sans limites et surtout pas celles de la vérité.

Les « justes » plus nombreux qu’ailleurs

Faut-il refuser de nommer les lieux d’extermination « camps polonais de la mort » ?
Oui, ce refus est justifié. Les camps furent édifiés ou transformés par les envahisseurs nazis.
Oui, une large part des Polonais ont été victimes de la répression : politiques, résistants, ouvriers, enfermés dans les camps ou déportés en Allemagne.

Oui des Polonais ont fait preuve de compassion et sauvé des juifs. Le nombre de justes y est plus important que nulle part ailleurs mais n’oublions pas que le nombre des juifs polonais l’était aussi. La majorité du million et demi de juifs exterminés à Auschwitz était polonaise.

Il n’empêche : exactions, délations, participations à l’extermination ont aussi été le fait de Polonais, marqués par un antisémitisme religieux. Ceci contre une population juive installée depuis bien longtemps, eux-mêmes Polonais au sens plein malgré les épisodes récurrents de pogroms et de dépossessions. Attachés à une terre où ils avaient trouvé refuge.

Non, les Polonais ne constituent pas en totalité un peuple de victimes ou de héros comme l’édicte l’entreprise en cours marquée de sanctions pénales. Une peine de trois ans de prison pour qui porte atteinte au renom du pays en rappelant la responsabilité polonaise, telle est la loi qui vient d’être signée, soulevant dans le monde une réprobation qui surprend les décisionnaires.

Où s’arrêtera l’imposture ?

Décidément aucune leçon ne peut donc être tirée de l’histoire ? Sur les lieux mêmes du massacre le plus vaste perpétré contre l’homme, on assiste à l’émergence d’un révisionnisme d’Etat. Le XXe siècle nous a montrés à quels errements, à quels désastres conduit la volonté de substituer des fictions héroïques à la recherche de la vérité.

Où s’arrêtera l’imposture ? Le ministre de la justice du parti PIS (Droit et Liberté), au pouvoir, annonce son intention de fermer le Musée de la seconde guerre mondiale qui vient d’être ouvert à Gdansk et qui a bénéficié du concours des meilleurs historiens ayant pu récolter témoignages et objets originaux de donateurs à travers le monde. Est-il symbole plus fort que Gdansk annexé par Hitler dès l’invasion en 1939 ? Gdansk où furent signés en 1981 grâce à l’action de Solidarnosc des accords reconnaissant le droit de grève et la liberté syndicale ?

C’est toute l’histoire européenne qu’on foule aux pieds. Il faut que reprenne l’avancée de la dynamique européenne qui est le contrepoint à une telle dénaturation. La matérialité des lieux témoins joue également un rôle essentiel. En Pologne il faut souligner l’action du directeur du camp d’Auschwitz-Birkenau qui réussit à lever des fonds dans le monde entier pour que ne disparaissent jamais les quelques baraquements de bois où des millions furent réduits à ce que nous ne pouvons pas même imaginer. Maintenir contre l’effacement et la disparition.

Par Hélène Waysbord, présidente d’honneur de la Maison d’Izieu, écrivaine) et Thierry Philip (Président de la Maison d’Izieu.

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