Pologne : vers la première révolution féministe ?

Lors d'une manifestation en faveur du droit à l'avortement, à Cracovie samedi. Photo Artur Widak. NurPhoto. AFP
Lors d’une manifestation en faveur du droit à l’avortement, à Cracovie samedi. Photo Artur Widak. NurPhoto. AFP

Le 22 octobre à 16 heures, la Cour constitutionnelle polonaise rendait un arrêt déclarant contraire à la Constitution l’un des rares motifs autorisant encore une interruption volontaire de grossesse dans le pays, à savoir une «malformation grave et irréversible» du fœtus ou une «maladie incurable ou potentiellement mortelle». Parachevant le processus initié au début de la transition post-communiste, qui vit les Polonaises progressivement privées du droit à l’IVG qui leur avait été octroyé dès les années 50, cet arrêt devait couronner la révolution conservatrice entamée en 2015 lors du retour aux affaires du parti Droit et Justice (PiS) de Jaroslaw Kaczynski. Mais cette irruption sur le terrain des valeurs n’a pas seulement définitivement décrédibilisé auprès d’une majorité de l’opinion une institution purgée par le gouvernement nationaliste et conservateur en 2018, au prix de l’ouverture d’une procédure d’infraction par la Commission européenne pour violation de l’Etat de Droit. Au lieu du triomphe attendu, censé assurer au parti des coudées franches sur sa frange la plus droitière en même temps qu’une remobilisation de sa base suite à une gestion erratique de la pandémie de Covid-19, l’arrêt en question semble avoir enclenché une réaction en chaîne incontrôlable pour le pouvoir.

Logiquement abordées en premier lieu comme une mobilisation féministe, les protestations qui se succèdent depuis deux semaines et ne cessent de prendre de l’ampleur, diffèrent pourtant radicalement des mobilisations précédentes en 2016 en 2018, lorsqu’une série de «vendredis noirs» étaient parvenus à stopper des offensives législatives pour restreindre l’accès à l’IVG. L’organisation «Ogólnopolski Strajk Kobiet» («Grève nationale des femmes»), alors à l’origine du regain de mobilisation pour le droit à l’avortement dans la vague des marches des femmes consécutives à l’élection de Donald Trump, puis des grèves des femmes en Espagne et des manifestations pour le droit à l’IVG en Argentine, est à nouveau le fer de lance de la mobilisation actuelle. Mais elle entraîne cette fois dans son sillage l’ensemble des secteurs de la société hostiles au modèle conservateur promu par le PiS, agissant comme un catalyseur pour les revendications en faveur de l’Etat de droit et de l’indépendance de la justice, pour les droits des personnes LGBTQ, l’ancrage dans l’Union européenne mais aussi pour la défense des secteurs économiques durement éprouvés par la crise liée au Covid-19. Agriculteurs et personnels de santé sont ainsi venus grossir ces derniers jours les rangs de manifestations drainant un nombre inédit de jeunes. Tissant leur toile jusque dans les villes moyennes, dont plusieurs fiefs du PiS, celles-ci ont même trouvé des alliés inhabituels : groupes de motards, voire supporteurs de clubs de foot, en surnombre par rapport aux milices de hooligans appelées à la rescousse par des paroisses désemparées.

Rejet

Ces protestations plurisectorielles sans équivalent depuis celles ayant accompagné la transition démocratique en 1989 ont aussi pour particularité d’être sans équivoque quant aux buts poursuivis : une Pologne débarrassée des oripeaux nationalistes et autoritaires d’un «Christ parmi les nations» éprouvé par l’histoire et à jamais incompris. Débarrassée, aussi, d’un épiscopat jadis auréolé de sa résistance au communisme mais s’immisçant sans vergogne jusque dans la chambre à coucher des Polonais de toutes obédiences. Galvanisées par une série de symboles graphiques et de slogans efficaces propres aux changements de régimes, les mobilisations en cours en Pologne sont aussi rappelées à l’importance des valeurs fondamentales de la démocratie par la non moins féminine révolution biélorusse voisine, imprudemment soutenue par le gouvernement polonais. Mais elles reflètent surtout une mutation accélérée de la société.

Car depuis 2015 et la première victoire sans partage de PiS, le rejet de l’Eglise catholique n’a cessé de s’accentuer. Un rejet fondé sur la sécularisation d’une jeunesse largement européanisée – le pays est aujourd’hui celui présentant l’écart le plus important entre la pratique religieuse des plus de 50 ans et celle des moins de 25 –, la remise en cause du consensus de façade sur l’avortement – plus de 150 000 Polonaises y recourent annuellement dans l’illégalité de cliniques assurant un «retour des règles» ou le confort onéreux de celles postées aux frontières Ouest et Sud du pays, et une sensibilité croissante à la défense des minorités sexuelles. Récemment, un slogan devenu viral rappelait que les LGBTQ sont «des individus» – «To ludzie» et non les défenseurs d’une idéologie. Plus encore, c’est le refus coupable de l’Eglise polonaise d’aborder la question des violences sexuelles contre les mineurs en son sein qui pourrait avoir fait atteindre à la société son point de bascule, comme l’Irlande avant elle. Sorti en 2018, le long métrage Kler («Clergé») contant les méfaits d’un trio de curés débauchés ou pédophiles, a été vu par plusieurs millions de Polonais, devenant le plus grand succès en salles des dernières décennies, suivi en 2019 et 2020 par Surtout ne le dit à personne et Jeu de cache-cache, deux documentaires des frères Sekielski, visionnés plusieurs dizaines de millions de fois à eux deux sur la plateforme YouTube.

Avant-poste

«Quant à l’action, elle se passe en Pologne, c’est-à-dire nulle part», écrivait Alfred Jarry en prélude à Ubu Roi. Il semble au contraire qu’aujourd’hui, la Pologne soit à nouveau au centre de l’un des principaux clivages idéologiques de l’époque. Un clivage qui contribue à structurer l’opposition entre différents modèles de sociétés : l’un délibérément patriarcal et autoritaire, recourant volontiers au fondamentalisme religieux, à la désignation d’ennemis intérieurs et répondant au doux nom d’illibéralisme, l’autre se voulant ouvert à des identités plurielles, fondé sur l’égalité femmes-hommes, sécularisé et ancré dans l’Etat de droit. Comme il y a trois décennies donc, la Pologne innove, en plaçant cette fois les mouvements féministes à l’avant-poste de la contestation d’un régime dévoyé, pour ce qui pourrait s’avérer la première révolution féministe de l’histoire. Lors des premières élections libres en 1989, Solidarnosc avait fait placarder des affiches représentant le shérif Will Kane (Gary Cooper) du film High Noon, signifiant au régime communiste qu’était arrivé son heure de vérité. Cette fois, sur les banderoles, le shérif a les traits décidés d’Ellen Ripley (Sigourney Weaver) dans Alien et le message est plus explicite encore : wypierdalać («dégagez») ! Quelle que soit l’issue du mouvement, pour l’unique survivant de la fratrie Kaczyński, le glas semble aussi devoir sonner.

Maxime Forest, enseignant-chercheur à Sciences-Po (OFCE) et spécialiste des questions européennes.Auteur de Genre et démocraties «illibérales» : vers un nouveau clivage en Europe ? Cogito, Revue de la recherche de Sciences Po, avril 2020. «Europeanizing vs. Nationalizing Gay Marriage in Central and Eastern Europe», in Winter, B., Forest M. et Sénac, R. (dir.) Global Perspectives on Same-Sex Marriage, New York: Palgrave, Queer Politics Series, 2018.

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