Pour la défense et la sécurité de l’Europe, il faut davantage de coordination au sein de l’UE

Commencée sous de mauvais auspices pour l’Union européenne (UE), l’année 2019 s’achève après qu’un cap difficile a été franchi. Toutes les attentes convergent maintenant vers Bruxelles où les nouvelles instances dirigeantes de l’Union sont à pied d’œuvre. Le programme tient en un mot : protection.

Comment convaincre en effet de la réalité d’une Union qui protège quand son action diplomatique est inaudible, ses opérations extérieures si peu efficaces, et qu’elle contrôle mal ses frontières ? Vingt ans après l’initialisation de l’actuelle Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), cette incurie est inacceptable, d’autant que la situation se dégrade : multiplication des conflits aux portes de l’Europe, menace terroriste, provocations russes, délabrement des accords de désarmement. Les motifs de préoccupation s’amplifient, au moment où le doute s’insinue sur la garantie militaire américaine.

Les moyens de la confiance en soi

Alors que l’horloge transatlantique se détraque, pour les Européens, l’heure est identique à Mons et à Bruxelles. L’UE et l’OTAN sont, en matière de sécurité, deux organisations complémentaires. Et dans ces deux cadres, les questions auxquelles il est urgent de répondre sont les mêmes : par quelle volonté et avec quels moyens ? La mission historique de l’OTAN est de répondre à une agression militaire. Les pays européens auraient tout intérêt à affermir, en consistance et unité, leur contribution à cette mission de défense collective au lieu de se défausser systématiquement sur des équipements américains pour assurer la cohérence opérationnelle de leurs forces. On ne peut prétendre à l’affirmation stratégique sans se donner d’abord les moyens de la confiance en soi.

Au demeurant, les Européens sont au jour le jour confrontés à des défis de sécurité qui se situent bien en deçà du seuil de déclenchement d’une riposte militaire. Il peut s’agir de menées agressives mais discrètes dans les dimensions spatiale, de l’Internet, voire sous-marine, d’actions d’intimidation, d’intrusions sur nos réseaux, d’attentats, de troubles ou de violences débordant à nos frontières. Face à ces mises en cause de leur sécurité et de leur souveraineté, les Européens ne doivent compter que sur eux-mêmes. Or, en dépit des alertes dues, entre 2015 et 2017, au choc migratoire, à des attentats terroristes et à des cyberattaques, l’UE est incapable de coordonner la gestion d’une crise majeure de sécurité.

En outre, faute de convergence des programmations militaires et d’une consolidation suffisante du secteur de l’armement, la recherche de défense est sous-financée, la relève des grands équipements est problématique. Le renforcement de la PSDC passe par la rédaction d’une feuille de route calée sur le mandat de la Commission, avec un échéancier dont les premiers jalons pourraient être les présidences allemande et française de l’UE. Celle-ci devrait comporter trois volets.

Un Fonds européen de défense

Le premier volet est industriel et capacitaire. Depuis 2016, c’est dans ce domaine que la dynamique de relance de la PSDC est la plus prometteuse avec la création du Fonds européen de défense (FED), le développement de coopérations structurées permanentes ou le lancement du Système de combat aérien du futur. La désignation d’un commissaire avec, dans son portefeuille, les questions industrielles de défense et la création d’une direction générale spécialisée va dans le bon sens. Il reste à transformer l’essai en affectant au FED les 13 milliards d’euros prévus de 2021 à 2027. Il convient aussi d’adopter des règles claires quant à l’utilisation de ce fonds. Les crédits du FED sont destinés à financer des programmes européens d’armement ou de recherche, et par ce biais, à pousser nos industriels à se rapprocher. L’attribution de financements communautaires aux entreprises doit conforter leur compétitivité à l’international et non stimuler des concurrences fratricides.

Le deuxième volet concerne l’aspect opérationnel de la PSDC. Que ce soit pour la gestion de crises civiles ou les opérations militaires, les instruments de planification, de conduite et de commandement de la PSDC sont inadaptés. Les Européens pourraient renégocier les accords dits de « Berlin plus » [adoptés à Washington en 1999] afin d’avoir accès, pour leurs opérations, à certains moyens de l’OTAN. Mais il est surtout indispensable d’associer plus étroitement des capacités de planification et de conduite opérationnelles encore embryonnaires. L’UE a besoin d’une tour de pilotage des crises. Il conviendrait aussi de recentrer le Corps européensur les seules missions de l’UE, de façon à en avoir la pleine disponibilité tout en envisageant son interarmisation progressive. Il serait enfin nécessaire de fixer le volume de forces rapidement disponibles pour des missions robustes de surveillance, de prévention et de stabilisation dans notre voisinage.

Le troisième volet concerne le domaine de la sécurité. Cette problématique prise en charge dans de multiples instances de l’UE reste paradoxalement mal appréhendée. La dispersion actuelle souligne un manque d’approche globale. Les questions de sécurité au sein de l’UE sont traitées par la Commission sous l’angle de la « sécurité intérieure » (lutte contre la criminalité, trafics…) et très peu sous celui de « la sécurité nationale » (terrorisme, cyberdéfense, sécurité des infrastructures critiques, contre-ingérence, catastrophe…) qui reste l’affaire des Etats, alors qu’un traitement coordonné de ces enjeux à l’échelle européenne devrait s’imposer. Cela nécessite plus de transversalité au sein de l’UE et plus de coordination entre l’UE et les Etats-membres, en particulier pour préparer des réponses conjointes en temps de crise. Ce chantier est à peine ouvert.

Une Europe qui protège a besoin de moyens propres. Il lui faut aussi assumer pleinement la responsabilité de sa propre sécurité. C’est maintenant.

Louis Gautier a été secrétaire général pour la défense et la sécurité nationale (2014-2018), il est professeur associé à l’Université Paris-I Panthéon Sorbonne, auteur d’un rapport « Défendre notre Europe » remis en mars au président de la République. Il est membre du conseil de surveillance du « Monde ».

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