Pour nous sonne le glas (deuxième)

Lors de la manifestation anti-indépendantiste, à Barcelone, le 8 Octobre 2017. Paolo Verzone/Vu

Un immense espoir a illuminé l’adolescence et la plus grande partie de l’âge adulte de ceux qui ont connu l’arrivée des Américains qui ont chassé les nazis. L’espoir de l’apparition d’un monde nouveau avec la création d’une Europe en paix, unie, en voie peut-être de se fédérer, les Etats-Unis défaits de leur vision binaire et de l’illusion de la toute-puissance après la guerre du Vietnam. Puis l’effondrement de l’empire soviétique, une pacification intérieure en Chine et l’éveil démocratique de grands continents comme l’Inde et l’Amérique du Sud. L’ONU, qualifiée de «machin» par le général de Gaulle, avait quand même servi à quelque chose avec son Conseil de sécurité et ne connaissait pas le sort de la SDN. En 1998, le traité de Rome sur la Cour pénale internationale exprimait un progrès inouï des droits de l’homme par la création d’une juridiction permanente mondiale.

Et puis, tout a commencé à se casser la figure.

«Pour nous sonne le glas», écrivais-je dans Libération le 15 juillet 2005 pour marquer de sinistres croix deux événements symptômes majeurs de la dégringolade en cours : le début de la guerre contre l’Irak, le 13 mars 2002, par les Américains, sans aucun accord de l’ONU et au terme d’une intoxication mondiale majeure sur les armes de destruction massive prétendument possédées par l’Irak ; et, secundo, le vote de la France contre la Constitution européenne, le 29 mai 2005.

La tentative d’une gouvernance mondiale minimum s’effondrait avec cette deuxième guerre irakienne générant le chaos dans lequel nous sommes encore en train de nous débattre avec le terrorisme de Daech. Le coup d’arrêt à la construction européenne causé par le vote français de 2005 se complète par un autre épisode convulsif, le Brexit, et signe la fin de la construction européenne telle que l’ont voulue ses pères. L’Europe du traité de Nice se montre peu viable et la reviviscence d’une hostilité majeure des Européens et des Américains à l’égard des Russes a entraîné des comportements critiquables avec l’affaire de la Crimée, pourtant moins grave que celle du Donbass. L’élection de Trump caricature une évolution mondiale qui ruine les espoirs peut-être naïfs de ceux qui prenaient les Américains, malgré tous leurs défauts et leurs erreurs, pour des piliers de la démocratie, et de l’ouverture vers autrui. Et voilà maintenant que la Catalogne manifeste des volontés d’indépendance traditionnelles mais sous forme d’une sécession qui s’infecte de plus en plus. Si cet exemple prospère, il fera des petits dans toute l’Europe. Il faut avoir le cœur bien accroché pour supporter ces déceptions et ces désidéalisations annonciatrices de grands désordres.

Nous sommes à la fin d’un cycle qui généralement dure aux environs de soixante-dix ans. Soixante-quatorze ans entre la mort de Louis XIV et la Révolution française. Un peu plus de soixante-quinze ans entre les deux Républiques, celle de 1792 et celle de 1870. Soixante-dix ans de IIIe République. Environ soixante et onze ans depuis la IVe, puis la Ve République. L’URSS n’a pas duré plus longtemps que la IIIe République. On a l’impression que tous les soixante-dix à soixante-quinze ans, une génération donne un coup d’éponge sur le tableau noir où s’inscrivaient les références, espoirs et enthousiasmes des générations précédentes. Un mouvement centripète est à l’œuvre qui fait exploser tous les espoirs d’une génération. Le seul événement positif étant la COP 21, première grande manifestation mondiale d’unité autour d’un concept planétaire écologique mais dénoncée par les Américains.

Rien n’arrive à terme. Chaque génération reprend le collier pour tirer le char des idées nouvelles comme l’avaient fait nos prédécesseurs après-guerre. La volonté du jeune président français, Emmanuel Macron, semble aller dans le sens de ce redémarrage et d’un sursaut d’optimisme pour l’Europe – vite tempéré par l’entrée d’une centaine de députés d’extrême droite au Bundestag, ce qui, là aussi, est le signe du ressac et d’une époque dont la culture politique s’efface.

Ceux qui ont atteint l’âge de la fin de cycle peinent à puiser dans leur énergie restante de quoi «remettre le couvert». Et de toute façon, ils n’en auront pas le temps. Ils ont seulement le pouvoir de transmettre aux générations suivantes cette idée du perpétuel recommencement qui va dans le sens de la pulsion de mort mais aussi de la pulsion de vie. Côté pulsion de mort, nous sommes largement servis avec l’épisode terroriste qui risque de durer encore longtemps. Côté pulsion de vie, l’imagination est-elle arrivée au pouvoir ? La fin d’un cycle est toujours désespérante. Le début d’un cycle toujours magnifique. Souhaitons que ce début arrive vite sans être obligé de passer à nouveau par la case «catastrophe».

Daniel Soulez Larivière, avocat.

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