Pour reconstruire Haïti, débarrassons-le déjà du fardeau de sa dette

Le séisme dévastateur qui a frappé Haïti a donné lieu à un déversement massif d’aide internationale. La première priorité était de sauver des vies, autrement dit acheminer de l’eau, des vivres, des abris, des médicaments et d’autres fournitures essentielles aux victimes. Ces premières interventions d’urgence devront être appuyées par une chaîne logistique permanente qui devra fonctionner pendant de nombreux mois.

Toutefois, alors même que nous sommes en train de stabiliser les interventions humanitaires, nous devons commencer à mettre en place l’acheminement des services essentiels et la reconstruction. C’est pourquoi le moment est opportun pour tirer les enseignements de l’expérience passée. En dépit de cinq missions de maintien de la paix et de milliards de dollars d’aide, les indicateurs du développement humain en Haïti demeurent parmi les pires de la planète.

Nous savons pourtant qu’une amélioration est possible.

Avant les ouragans de 2008, puis à nouveau avant le séisme survenu en janvier, Haïti avait bien progressé, comme en témoignent le bon aboutissement d’élections paisiblement menées, la stabilisation de l’insécurité chronique, l’amélioration de la perception des recettes et l’accroissement des investissements.

Pour tirer profit de ces avancées, il faudra un engagement à long terme afin d’assurer la reconstruction et le relèvement en Haïti. Une fois que les caméras auront quitté le pays, comme elles commencent déjà à le faire, les bailleurs de fonds ne doivent pas leur emboîter le pas. Par le passé en effet, la lassitude qu’inspirait la situation du pays constituait un obstacle au développement au moins aussi important que les catastrophes naturelles.

Les dégâts provoqués par les quatre ouragans et tempêtes tropicales qui ont ravagé le pays en 2008 ont été chiffrés à quelque 15 % du PIB. La dévastation causée par ce tremblement de terre sera probablement plus coûteuse encore, et exigera un effort coordonné et mieux soutenu dans le temps. Qu’avons-nous à apprendre de l’expérience passée ?

Haïti ne saurait être reconstruit par des étrangers bien intentionnés. Les bailleurs de fonds doivent travailler de concert avec le gouvernement et le peuple haïtien, tandis que les pouvoirs publics et le Parlement doivent tracer la voie à suivre et s’engager à travailler la main dans la main.

L’aide des donateurs à la reconstruction doit être apportée sous forme de dons. Un volume plus important de capitaux doit être alloué par le biais du budget national afin que ces fonds puissent être rattachés aux objectifs du pays et servir à développer les capacités nationales, même si les premières phases de reconstruction reposent sur les interventions des partenaires régionaux et internationaux.

Nous devons débarrasser Haïti du fardeau de sa dette. En concertation avec le Fonds monétaire international (FMI), nous avons accordé à Haïti en 2009 une remise de dette de 1,2 milliard de dollars (860 millions d’euros), mais il reste encore presque 1 milliard de dollars à rembourser. Moins de 4 % de cette somme, soit environ 38 millions de dollars, sont dus à la Banque mondiale. Nous avons immédiatement annoncé qu’aucun remboursement ne serait exigé pendant les cinq ans à venir, et nous sommes en train de procéder à l’annulation de tous les fonds qui nous restent dus. D’autres suivront cet exemple.

Nous pouvons appuyer la transition de l’aide humanitaire à la reconstruction au moyen de programmes de travail rétribué en vivres ou en espèces afin que les Haïtiens soient rémunérés pour déblayer et reconstruire les infrastructures et planter des arbres. Des projets communautaires peuvent être engagés afin de relancer les petites exploitations agricoles qui, avec le temps, commenceront à produire avant de prendre le relais des programmes d’aide alimentaire. Avec un investissement modéré en fournitures et en équipements, Haïti peut recréer des entreprises de construction qui fourniront des emplois.

Régulièrement frappé par des catastrophes naturelles, Haïti est victime de sa situation géographique. Pourtant, cette même situation pourrait aussi devenir une ouverture stratégique. Situé à quelque 900 km des Etats-Unis, le pays présente un énorme potentiel. Il a accès au marché américain en vertu de la loi Hope II, et pourrait développer les secteurs du vêtement et de l’agriculture et créer ainsi des emplois. Haïti peut également promouvoir le secteur privé en instaurant un climat propice à l’investissement et en reconstruisant les réseaux de distribution électrique ainsi que les infrastructures routières et portuaires.

De tels succès ont déjà été remportés. La Société financière internationale, notre intervenant auprès du secteur privé, a investi chez Digicel, favorisant ainsi une expansion de la couverture de téléphonie mobile. Une zone de libre-échange à proximité de la frontière avec la République dominicaine a attiré des entreprises américaines de vêtements, ce qui a entraîné la création de milliers d’emplois. D’autres zones de ce type pourraient être mises en place ou développées.

Légitimité, sécurité et développement doivent coexister pour qu’Haïti puisse prospérer. Les téléspectateurs comprennent maintenant à quel point l’Etat haïtien était démuni. Il ne s’agit pas simplement du manque d’équipements lourds pour déblayer les gravats, mais aussi de l’insuffisance de policiers et de magistrats, et d’un Etat sans grandes capacités ou moyens financiers pour assurer la protection de la population ou lui apporter les services essentiels.

Nous devons “sécuriser le développement”, c’est-à-dire lui donner une assise suffisante pour rompre le cycle de la vulnérabilité, de la pauvreté et de la violence. Une fois que seront instaurés la stabilité politique, la sécurité et un gouvernement doté des moyens nécessaires, l’investissement et le développement pourront progresser.

Nous pouvons être inspirés par l’exemple d’Aceh, en Indonésie. Aujourd’hui, cinq ans après le tsunami, tout le monde convient que la reconstruction d’Aceh a été une réussite. Quelque 140 000 maisons et près de 4 000 km de routes ont été reconstruits, tandis qu’une assistance a été apportée à 200 000 PME.

A Aceh, les partenaires internationaux ont financé la reconstruction en s’appuyant sur des interventions coordonnées menées sous la direction des pouvoirs publics en conformité avec les priorités locales. L’assistance de quinze organisations et pays donateurs, soit 700 millions de dollars, a été versée à un fonds multidonateurs qui a été administré par la Banque mondiale. Ainsi, au lieu de mener en parallèle quinze projets distincts de construction de routes et de logement aux procédures et critères différents qui n’auraient pas manqué de submerger les institutions locales aux capacités limitées, un seul programme bien coordonné a été mis en oeuvre par les communautés, les organismes gouvernementaux, les ONG et des organisations internationales.

Les Haïtiens ne veulent pas être des victimes, pas plus que nous le souhaiterions nous-mêmes. Avec un solide leadership haïtien et une aide régionale et internationale coordonnée, uniforme et efficace, nous pouvons transformer le sensationnalisme de quelques jours d’actualité en des décennies d’exemples de réussite.

Robert B. Zoellick, président du Groupe de la Banque mondiale.