Pour un modèle économique durable

Le culte de la technologie est tel, dans notre société, qu’on en viendrait presque à s’excuser de devoir rappeler quelques vérités de bon sens.

Il en va ainsi de la numérisation en masse des livres, techniquement possible et socialement souhaitable, pour autant que l’on préserve la création. Deux sociétés américaines, Google et Amazon, font figure de pionnières dans ce domaine. Elles sont engagées dans une course de vitesse qui peut leur donner, à terme, les clés d’un monopole ou d’une position dominante.

Google a déjà numérisé dix millions de livres des fonds des bibliothèques – américaines, anglaises, françaises – avec lesquelles il a passé des accords, sans opérer de distinction entre les livres du domaine public et les livres encore sous droits, dont certains sont disponibles en librairie. Cette collecte, et l’usage ultérieur qui en est fait (indexation et consultation aujourd’hui, vente demain), se fait au mépris du droit d’auteur.

La justice américaine est si lente et si onéreuse à mettre en oeuvre que les éditeurs et auteurs américains, qui avaient porté plainte, envisagent de transiger pour sauver ce qui peut l’être. Les éditeurs européens, victimes collatérales de l’aventure du fait que les catalogues des bibliothèques américaines comportent une proportion importante de livres étrangers, refusent cette transaction, pourtant poussée par l’Union européenne. Combien de temps tiendront-ils ? Comment peut-on sereinement envisager, dans ce contexte hostile, de donner à Google les clés de la Bibliothèque nationale de France (BNF) ?

Là où Google s’est donné pour mission de proposer, si possible gratuitement, aux internautes un fonds de livres en se rémunérant essentiellement par la publicité, Amazon vend à ses clients les fichiers numériques des livres au format de son lecteur, le Kindle, et en particulier les best-sellers. Il n’y aurait rien à redire si Amazon n’avait décidé de vendre ces fichiers numériques à prix cassé dès leur sortie, la vente à perte n’étant pas illégale aux Etats-Unis : 9,99 dollars pour une nouveauté achetée beaucoup plus cher à l’éditeur et vendue sous forme papier à 17 dollars dans la plupart des librairies ! Cette pratique instille dans l’esprit du consommateur un prix de référence pour les nouveautés – un prix qui n’a rien à voir avec la réalité économique et qui ridiculise les éditeurs et leur “prix conseillé” de 24 ou 25 dollars.

La grande braderie organisée par Amazon a déclenché une guerre des prix qui touche à présent les livres traditionnels : WalMart, la grande chaîne d’hypermarchés, a décrété, pour ne pas se laisser distancer, que les nouveautés papier en grand format relié seraient désormais vendues sur son site Internet au prix unique de 9 dollars.

Des millions de livres gratuits sur Google, les best-sellers bradés sur Amazon… Les ravages causés sur la perception de la valeur des livres, qui ne constituent pour ces enseignes qu’un produit d’appel, sont catastrophiques, au point que le Syndicat des libraires américains a demandé l’ouverture d’une enquête antitrust. Comment, interrogent-ils dans leur courrier au Department of Justice, espérer qu’un consommateur habitué à acheter un best-seller 9 dollars trouve normal de payer 25 dollars pour un premier roman ?

Bientôt, les éditeurs se verront dicter des conditions de cession inférieures, et c’est toute la chaîne de valeur du livre qui s’en trouvera compromise, et avec elle, la diversité de l’offre qui fait la richesse de nos cultures. Témoins et parties prenantes de cette crise aux Etats-Unis, où nous sommes l’un des premiers éditeurs du pays, nous nous efforçons depuis deux ans, chez Hachette Livre, de rechercher les moyens de créer un modèle économique numérique durable, en particulier en France.

Certains moyens font l’objet d’un consensus : étendre la loi sur le prix unique au livre numérique, harmoniser les taux de TVA à 5,5 % pour ne pas freiner l’essor du numérique, offrir le livre numérique à un prix inférieur de 20 % à 30 %. Mais cela ne suffira pas. Ce que les éditeurs de musique n’ont pas su faire à temps, nous, éditeurs, avons le devoir de le faire : créer très vite une offre commerciale légale et attractive, au service de tous les lecteurs, de tous les contenus et de tous les libraires.

Ainsi j’ai proposé d’ouvrir le capital de Numilog, leader français du stockage et de la commercialisation de livres numériques, à tous les éditeurs intéressés, pour que nous puissions constituer une plateforme commune. La réponse à mon offre a été jusqu’à présent polie, mais peu enthousiaste, chacun préférant prendre le temps de développer une solution “maison”. Le paradoxe, c’est qu’aux Etats-Unis, où le livre numérique représente 3 % du marché, aucun éditeur ne s’est doté d’une plate-forme, alors qu’en France nous sommes en train d’en développer pas moins de quatre, offrant ainsi un casse-tête aux internautes et aux libraires et le champ libre aux acteurs du Net.

Mon intime conviction est que les schémas conventionnels, issus du passé, n’ont aucun sens dans le numérique où seule compte l’audience, et donc la capacité à proposer collectivement aux internautes une expérience unique, à même d’attirer en grand nombre des lecteurs que nos libraires seront heureux de conseiller et de servir. Habitués à tort à se méfier d’Hachette, mes confrères sauront-ils percevoir le danger que les bouleversements en cours font peser sur toute la profession ? Ma porte leur est grande ouverte.

Arnaud Nourry, PDG d’Hachette Livre.