Pour un nouvel idéal de l’Europe

Al’heure des négociations du Brexit, l’urgence d’une refondation de l’Europe n’apparaît que plus urgente. Il faut qu’un nouvel élan soit donné. Celui-ci suppose, bien entendu, des réformes institutionnelles en mesure de faire en sorte que l’Union ne soit plus vécue par les peuples européens comme étrangère, contraignante, voire hostile. Ces réformes doivent viser à la rendre véritablement démocratique, ce qui est loin d’être actuellement le cas, et protectrice (contre les effets délétères de la mondialisation et du terrorisme, pour l’établissement d’une défense commune et d’une solution humaine des migrations).

Dans Refaire l’Europe (PUF, 2012), nous avons tenté avec Jürgen Habermas de définir précisément les termes de cette refondation. Nous avons montré qu’il fallait absolument tenir compte du caractère tout à fait spécifique et nouveau de cette réalité économique, humaine et politique qu’est l’Union et de la nécessité de remettre le citoyen au centre de ses institutions. Nous avons exposé comment il fallait substituer à la perspective intergouvernementale (post-démocratique) dominante une approche véritablement démocratique.

Ce sur quoi je voudrais insister ici, c’est sur un autre aspect. En vérité, les réformes institutionnelles, si importantes qu’elles soient, et nous venons de le souligner à nouveau, ne suffisent pas. On peut même aller plus loin, ces réformes ne sont pas possibles si elles ne sont accompagnées d’un élan nouveau. Je précise d’un élan spirituel nouveau susceptible de susciter une adhésion par conviction à la construction européenne conçue comme engageant l’avenir collectif des peuples membres. La prospérité économique partagée, toujours espérée, mais non encore réalisée serait bien entendu bienvenue. C’est sur elle que comptent principalement tous ceux, gouvernants ou simples citoyens, qui perçoivent l’importance de la construction européenne pour que l’Europe puisse avoir une place et une voix dans un monde multipolaire qu’elle ne domine plus. Mais, quand bien même cette prospérité serait-elle retrouvée, elle ne suffirait pas à mon sens à fournir la clé d’une réappropriation de l’idée européenne par les citoyens de cet espace. L’idéal doit être spirituel, et non simplement matériel, il doit réactiver les valeurs à travers lesquelles l’Europe s’est définie en les renouvelant en fonction des exigences du temps présent.

Cela veut dire qu’un nouvel idéal ne saurait être artificiel, construit de toutes pièces et proposé comme de l’extérieur. Il doit s’enraciner dans l’histoire de l’Europe et pouvoir être reconnu comme tel. Or, parmi les courants spirituels qui ont mobilisé la quasi-totalité des pays européens, il en est un qui, après la Renaissance, a contribué à former ce qu’on peut légitimement appeler l’esprit européen. Il s’agit bien entendu des Lumières. C’est sans doute là qu’il faut chercher l’enracinement historique à partir duquel un nouvel élan, une nouvelle adhésion à des valeurs communes est possible. Précisons, cette perspective n’est pas celle d’un retour pur et simple, d’une réactivation des valeurs de l’universel, de la rationalité, des droits humains, de la démocratie contre le relativisme, le retour des particularismes culturels, voire la culpabilisation dont l’histoire de l’Europe fait l’objet aujourd’hui. Il convient en effet que l’aspect obscur des Lumières soit pris en considération. Un nouvel élan ne peut naître que de la vision la plus lucide possible du passé.

Or, l’esprit des Lumières, comme on le sait, a été défini d’une manière indépassable par Kant. Les premières lignes de son texte Qu’est-ce que les Lumières ? disent à elle seules l’essentiel : «Les lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l’incapacité à se servir de son propre entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.» Les Lumières ne sont pas définies par Kant simplement comme correspondant à un moment historique particulier, mais comme un principe à la fois théorique et moral, en somme un caractère, on pourrait dire, comme Foucault plus tard, un êthos. C’est cet êthos qu’il convient de repenser à partir des conditions de notre temps : nous devons reprendre les questions concernant la liberté, la rationalité, l’universalité et les droits dans la mesure où elles doivent permettre de déterminer ce que nous devons faire à partir de la connaissance de ce que nous sommes et ce que nous pouvons encore espérer. J’ai esquissé, pour ma part, dans deux ouvrages (l’Inappropriabilité de la Terre, Armand Colin, 2013, et Refonder le cosmopolitisme, PUF, 2014) concernant les principes d’une refondation philosophique, une voie pour repenser la liberté, sur le plan éthique, mais aussi pour rendre un sens à l’idée de l’universalité et aux droits humains, sur le plan du rapport entre le cosmopolitique et le politique. La liberté doit être repensée en fonction, non plus du seul sujet individuel, comme une liberté conquérante, mais en fonction de notre appartenance commune à la Terre, c’est-à-dire comme une liberté fragile qui ne nous pose pas dans une situation de maîtrise ni par rapport à la nature ni par rapport à nous-mêmes. Il ne s’agit plus d’une liberté transcendantale, capacité absolue d’autodétermination, mais de la liberté d’un être vivant, directement lié au monde de la vie, qui ne se réduit nullement à une dimension biologique, mais est capable de se comprendre et de se rapporter à lui-même, aux autres et au monde, donc de se donner des fins qui n’engagent pas que lui-même.

En outre, la question de l’universel doit être reposée en termes cosmopolitiques, mais d’un cosmopolitisme qui intègre une dimension qui fut ignorée par les Lumières. l’idée cosmopolitique recouvre tout ce qui concerne l’humanité en tant que telle et pas seulement une partie de celle-ci. L’humanité n’est pas une abstraction, elle est le principe qui fait qu’un être humain est identique à n’importe quel autre. Mais il faut bien entendre cette identité. «Chaque homme, disait Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.» Cependant, cette forme n’est pas un genre qui serait ensuite spécifié par une différence, elle est immédiatement singulière. La forme humaine est singulière depuis le code génétique jusqu’à la complexion intellectuelle la plus élaborée, en passant bien entendu par l’histoire personnelle, sociale, culturelle, politique. Que la forme humaine soit singulière veut dire également que l’identité humaine, loin de s’opposer à la diversité, est immédiatement diverse. L’identité de l’identité n’est pas l’identité mais la différence. Il y a des milliers, des millions de manières d’être un homme, comme d’ailleurs d’être inhumain. De ce point de vue, l’universalité n’est pas une homogénéité dans la répétition de l’identique, mais une universalité des singularités, c’est-à-dire des différences.

Repenser notre rapport à la Terre, comme monde habitable, et en fonction d’elle, la liberté, l’universalité et les droits humains est la tâche indispensable, à la fois philosophique et politique, de notre temps. C’est par cette démarche que l’idée européenne pourra retrouver le caractère d’un idéal reconnu et désiré comme tel par les citoyens européens.

Par Yves-Charles Zarka, Philosophe, professeur à l’université Paris-Descartes-Sorbonne.

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