Pour une alternative radicale au monde des technosciences

« Il faut trouver la limite car la société est ouverte à tous les possibles, mais la manipulation et la fabrication du vivant ne peuvent s’étendre à l’infini sans remettre en cause l’idée même de l’homme et de la vie. » Cette phrase n’est pas tirée de l’encyclique Laudato si’ (« Loué sois-tu ») du pape François, mais du discours du président Macron devant la Conférence des évêques de France. Comment nier en effet que notre puissance technique grandissante bouleverse nos conditions d’existence ?

En novembre 2017, quinze mille scientifiques lançaient un cri d’alarme sur l’état de la planète, pointant huit domaines où les limites de ce que la biosphère est capable de supporter ont déjà été franchies.

Deux mois plus tard, s’ouvraient en France les Etats généraux de la bioéthique, intégrant officiellement au débat public de nouvelles transgressions anthropologiques : utilisation d’embryons humains pour la recherche médicale, sélection génétique préimplantatoire, développement des interfaces cerveau-machine, ouverture de la procréation médicale assistée (PMA) à des femmes fécondes, autoconservation ovocytaire, insémination postmortem, légalisation du suicide assisté, gestation par autrui, etc.

Au programme également, le recours au big data (mégadonnées) pour le diagnostic médical. Parallèlement, Emmanuel Macron annonçait un plan d’investissements publics de 1,5 milliard d’euros pour développer l’intelligence artificielle (IA).

Nous sentons confusément que tous ces événements participent d’une même dynamique, à laquelle la France participe à marche forcée. La définir, c’est mettre au jour les nouveaux clivages politiques qui structurent notre monde. C’est l’un des buts de l’écologie intégrale que nous défendons.

La technique crée le marché et le public

De la PMA au big data, en passant par la catastrophe écologique dont nous commençons péniblement à prendre conscience, c’est le même système technico-marchand qui étend son empire et ses ravages. Partout, la même logique. Ce qui était naturel et gratuit – la naissance, l’intelligence, la croissance des plantes – est remplacé par des artifices coûteux : les FIV, les ordinateurs, les OGM. Partout, on répond aux défis sociaux et politiques par des solutions techniques et mercantiles.

Le marché du travail et du désir oblige les femmes à repousser l’âge du premier enfant ? Proposons-leur de congeler leurs ovules et remboursons leurs PMA. L’hôpital est en crise, les soignants en souffrance, les campagnes deviennent des déserts médicaux ? Vive la « medtech » et l’IA ! Le sol, dévasté, ne produit plus de quoi nourrir une population croissante gangrenée par les inégalités galopantes ? Développons les OGM, les pesticides et les aliments synthétiques. Les familles sont soumises à des rythmes épuisants, les hommes et les femmes désertent leur foyer pour faire des heures sup et croulent sous le poids de leur charge mentale ? Vendons-leur un frigo connecté et une poupée interactive pour occuper leurs enfants.

Car la technique crée le marché et le public. Les demandes sociétales ne naissent pas ex nihilo : elles sont induites par les possibilités techniques. Les femmes, contraintes de dompter leurs ovaires à coups de pilule – quitte à reprendre des hormones pour procréer quand l’horloge tourne –, en savent quelque chose. Les médecins, devenus prestataires de services, sommés de répondre à notre quête de perfection – antidépresseurs, chirurgie esthétique, dépistage d’embryons non conformes – le savent bien aussi. Les industriels et les entrepreneurs, ravis de nous vendre des solutions clés en main, ne l’ignorent pas non plus.

C’est plus qu’une dépossession démocratique, c’est l’avènement d’un monde où le progrès technique remplace le progrès humain. Un monde où la « bonne mort » est une mort assistée – et non entourée –, un monde où l’égalité des uns passe par l’aliénation des autres – les mères porteuses en témoignent –, un monde où la consommation des plus riches détruit l’environnement des plus pauvres : les millions réfugiés climatiques de l’année 2018 en sont la preuve navrante.

Respecter notre corps et non l’instrumentaliser

Face à ce système technique et marchand qui colonise nos esprits et nos corps, l’écologie intégrale propose une alternative radicale. Celle de la décroissance et de la convivialité, des low techs et du localisme. Au démiurgisme technicien, nous préférons la sagesse de Descartes qui, à la suite de tous les auteurs antiques, nous invite à « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ». Contempler la nature et non la réduire à un tas de ressources ; respecter notre corps et non l’instrumentaliser : accepter nos limites, au lieu de rêver à un « nouveau monde » siliconé, bétonisé.

« Tout est lié », répète le pape François dans Laudato si’ : à l’artificialisation globale de nos vies, il est temps d’apporter une réponse intégrale. C’est la raison d’être d’une revue comme Limite.

Par Marianne Durano, membre de la revue “Limite”.

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