Pour une approche globale et anthropologique

Pendant très longtemps, les économistes ont cherché à découvrir les “lois” de l’économie. Cette posture supposait que de telles lois, immanentes, existent et que leur travail serait de les révéler. Rares sont ceux à prétendre aujourd’hui chercher et, a fortiori, avoir trouvé de telles lois. Néanmoins, les économistes dans leur grande majorité adhèrent à l’idée que l’économie est une science, fondée sur l’observation des faits.

Ainsi, dans ces colonnes même, Guy Sorman notait récemment que, si les crises restent imprévisibles, c’est qu’elles cristallisent d’innombrables facteurs que l’on ne sait pas mesurer. De même, pour Patrick Artus, la sous-estimation ou “l’oubli” de l’exercice de prévision s’explique d’abord par l’ignorance des faits et celle de la complexité des outils mobilisés, notamment les outils financiers.

Pour nos deux collègues, la question des faits serait donc essentielle. Il s’agirait de les rassembler, de les mesurer, de constituer pour ce faire des bases de données. La difficulté viendrait des facteurs que l’on ne parviendrait pas à mesurer ou des chaînes causales que l’on connaîtrait mal. Les “faits” et “données” constituent donc le matériau de base de l’économiste à partir duquel il va calculer des récurrences, élaborer des modèles, si possible “élégants”.

Mais le problème réside moins dans les modèles eux-mêmes que dans leurs postulats. Et en premier lieu, celui de l’efficience des marchés. S’agissant des marchés financiers, on peut cependant suivre André Orléan lorsque celui-ci avance que la crise actuelle s’explique en partie par l’inefficience intrinsèque des mécanismes de marché s’agissant de réguler la finance.

Conventions et langages

Sur le marché des actifs financiers (ou celui de l’immobilier), lorsque les prix augmentent, cela peut induire des comportements parfaitement rationnels provoquant une hausse et non, comme le voudrait la théorie, une baisse de la demande. La croissance auto-entretenue du prix des actifs condamne par essence toute autorégulation et contribue à la formation de “bulles” dont on peut penser que, loin d’être des “dérives”, elles sont, au contraire, avec le dégonflement qui leur est consécutif, constitutives des rythmes de plus en plus courts et brutaux auxquels le capitalisme financiarisé soumet l’activité des économies et la vie des sociétés.

Au-delà des postulats, la réflexion critique doit aussi porter sur les faits et données eux-mêmes, supposés “neutres” et décrivant la “réalité”. Or un des apports essentiels de penseurs aussi différents que Michel Foucault ou George Orwell est de mettre l’accent sur la double question des représentations et du langage. Cette question est très largement négligée par les économistes ; ils ignorent ou feignent d’ignorer que les statistiques et les indicateurs qu’ils construisent ou manipulent s’appuient sur des représentations du monde.

Seuls quelques économistes ayant une solide connaissance à la fois de l’économie et des statistiques ou des mathématiques comme Alain Desrosières ou Bernard Guerrien se risquent, en France, à rappeler que le passage par la quantification transforme les phénomènes. Des grandeurs économiques comme le chômage, l’activité économique, la croissance, les déficits, sont construites, “conventionnelles”, et donc discutables.

Dans le capitalisme financiarisé, les conventions et le langage expriment une représentation générale qui est celle de la mobilité et de la liquidité, deux propriétés qui concernent la sphère financière, mais qui se sont étendues à l’ensemble des sphères sociale et économique. Tout se passe comme si le marché financier constituait l’horizon de convergence unique, le marché du travail étant relégué au rang de marché d’ajustement et le marché des biens au rang de marché auxiliaire. Un tournant cognitif en économie suggérerait d’admettre la prise en compte par la théorie économique des représentations individuelles et collectives et des “croyances sociales” pour penser celles-ci. Loin d’affaiblir le caractère de “science” de l’économie, cela contribuerait à renforcer celui-ci tant il est vrai que l’économie est une science sociale.

Le rôle de l’économiste est d’éclairer les débats en mettant en évidence l’influence du choix entre représentations concurrentes sur la production des normes. Représenter l’entreprise comme un actif liquide est ainsi cohérent avec les normes comptables adoptées ces dernières années. Mais on peut admettre d’autres représentations de l’entreprise et suggérer alors des normes comptables différentes reconnaissant la place du travail et des compétences. Dans ce rôle, modeste mais essentiel, le statut des économistes au service du demos (peuple) ne peut que sortir renforcé.

Gabriel Colletis, professeur d’économie à l’université de Toulouse, UT1.