Pour une Europe des communs

Elu local, je rencontre quotidiennement des gens qui, par leur engagement, leurs actions, leurs choix de vie, construisent des résistances et des alternatives répondant à leur manière et à leur échelle aux défis qui sont devant nous. Ils sont seuls ou organisés en collectifs, membres de réseaux plus ou moins structurés. Au verbe, ils ajoutent le faire : porteurs de transformations et d’innovations, ils prennent des initiatives, mènent des actions qui montrent qu’on peut vivre, produire, travailler, consommer autrement.

Aujourd’hui, ce sont des millions d’hommes et de femmes à travers la planète qui, refusant la résignation, cherchent et construisent avec succès des alternatives au monde de la compétition et du repli sur soi que le libéralisme cherche à imposer : luttes des femmes pour leurs droits à travers tous les continents, mouvement anti-armes à feu de la jeunesse américaine, lutte pour le droit à la ville, luttes écologiques pour sauver le climat, contre les OGM, la déforestation, solidarités actives envers les réfugié·es, nouvelles formes d’activités économiques et de coopérations dans le travail, lanceurs d’alerte, promoteurs de projets culturels créatifs, innovants, initiatives d’élus dans la gestion institutionnelle. Au-delà de ces militants, nombreux sont ceux qui, dans leur vie professionnelle ou personnelle, agissent pour transformer le quotidien, donnant vie aux valeurs humanistes qu’ils portent.

Cette multitude d’actions constitue un espoir fantastique pour relever les défis actuels : il y a urgence à ce qu’elle fasse système.

Or, ces gens sont souvent en marge de la politique, mais pas du politique : abstentionnistes ou «électeurs butineurs», ils ont accumulé quelques désillusions quant à l’espoir d’un changement par les urnes. Peut-on leur jeter la pierre ?

L’échec de la gauche, ou plutôt la «gauche de l’échec», porte en partie la responsabilité de ce désenchantement : celle qui, depuis presque quarante ans, lorsqu’elle prend le pouvoir en arborant le «changement», mène finalement des politiques de renoncements qui se traduisent par des déceptions populaires et le retour d’une droite plus dure aux commandes.

L’élection présidentielle de 2017 et les législatives qui l’ont suivie (57,4% d’abstention) ont fait exploser ce qui avait structuré la vie politique des dernières décennies.

Porté au pouvoir, le macronisme, qui penche plus à droite qu’à gauche, aspire une partie du centre droit, tente une partie des Républicains. Partant d’un regard parfois pertinent sur les profonds bouleversements à l’œuvre dans la société, notamment sur l’enjeu de la révolution numérique et de ses conséquences dans le domaine des mutations du travail, il applique les mauvaises solutions, faisant payer aux salarié·es, aux retraité·es, aux fonctionnaires, aux étudiant·es, les conséquences d’un libéralisme dont on connaît par avance les principales victimes : les catégories les plus modestes. Et le renouvellement annoncé des pratiques politiques tarde à venir, s’il vient un jour, tant les anciennes ont déjà repris leurs droits.

A gauche, les appareils historiques (PCF, PS) comme les structures les plus récentes (EELV, NPA, Génération·s…) semblent sonnés par leurs échecs. La nouvelle proposition, incarnée par La France insoumise a capitalisé sur le rejet des gauches traditionnelles mais peine, un an après les élections, à rassembler plus largement. En cause, me semble-t-il, la survivance de pratiques anciennes marquées par la verticalité, l’absence d’ouverture, l’émergence d’une figure paternelle charismatique. Je ne me reconnais plus dans une ligne décidée par le haut qui perpétue, à mon sens, la méfiance dans la politique.

De l’autre côté, la droite extrême qui se restructure et l’extrême droite toujours très influente notamment dans les territoires économiquement déclassés, continuent à s’opposer ou s’unir selon les opportunités. Leur partage d’un vocabulaire d’exclusion, les appels du pied réciproques, leur rapprochement idéologique sont lourds de danger. Soyons conscients qu’un jour les digues peuvent céder !

Le désarroi, la misère, la juste colère, les souffrances peuvent donner voix à des extrémistes et des rejets de l’autre de toutes sortes, menaçant la démocratie.

Comment sortir de l’impasse ? Comment réinventer des manières de faire et d’être sans reproduire, sous un nouveau vernis, des formes obsolètes d’organisations et de participations ? Je reste persuadé de la pertinence du vote. Et c’est dans ce contexte que le calendrier électoral qui se profile s’ouvre par les européennes de 2019. Il doit y avoir adéquation entre ce qui s’expérimente, ce qui réussit au quotidien dans ce que font les défricheurs d’un nouveau monde naissant et la manière de faire de la politique.

Est-ce possible ? J’en suis certain. Est-ce nécessaire ? J’en suis convaincu.

Alors que les tentatives du changement par le haut se soldent chaque fois par le renoncement ou la déception, il faut changer de logique, mettre en avant les forces vives de nos quartiers, de nos villes, de nos villages, qu’elles soient citoyennes ou institutionnelles qui, chaque jour, font vivre la solidarité et reculer l’intolérance. Donner pour une fois, le premier rôle à ces défricheurs d’avenir qui ouvrent des voies d’alternatives au libéralisme, et contribuent pas à pas à construire un monde plus juste et respectueux de l’environnement.

C’est à partir de ces défricheurs de leurs propres initiatives, de leurs propres expériences que nous devons porter un projet qui ose dire oui à la pertinence d’une autre Europe.

Une Europe :

– qui s’engage résolument dans la mise en œuvre des objectifs de la COP21, et plus généralement porte avec opiniâtreté la défense de l’environnement, de la biodiversité ;

– qui agit pour le désarmement nucléaire et la démilitarisation, évitant ainsi conflits ravageurs et exodes ;

– qui défend un nouveau type de croissance, de développement, de consommation, s’appuyant sur de nouveaux types d’économie : sociale, solidaire, circulaire, endogène, sources de travail durable ;

– qui fait de l’accueil des migrants dans des conditions dignes une de ses priorités et parallèlement mène des politiques de coopération avec les principaux pays de migration ;

– qui fait des nouvelles technologies un levier pour développer de nouveaux emplois en s’appuyant sur les compétences, les savoir-faire de chacun

– qui promeut les droits fondamentaux : la culture, la formation, l’éducation, le droit au logement, à l’accès aux soins et qui considère qu’ils sont dus à l’ensemble des citoyens qui habitent un territoire ; qui fait donc sien le droit à la ville reconnu par l’ONU lors du sommet d’Habitat III de Quito 2016 ;

– qui rejette l’idée de compétitivité entre les nations, entre les métropoles, pour la remplacer par celle du partenariat et de la complémentarité.

En fait une Europe qui cesse de multiplier les divisions, les ségrégations, les exclusions et qui développe au contraire une Europe de l’inclusion, du bien-vivre, une Europe du commun, qui est à construire.

Face à la montée des périls d’extrême droite dans toute l’Europe, il y a urgence à faire nôtre ces vers d’Aragon : «Quand les blés sont sous la grêle/ fou qui fait le délicat / fou qui songe à ses querelles/ au cœur du commun combat.»

Cette question de la construction du commun, des communs, est bien la seule solution face aux politiques qui aujourd’hui détruisent l’humain et la planète.

C’est à cette ambition que je souhaite contribuer en apportant ma détermination et mon expérience ; et j’appelle d’autres à faire de même, pour que les défricheurs d’un autre monde, d’un autre quotidien, d’un autre avenir soient les premières et les premiers d’une liste européenne qui fasse advenir d’autres possibles en politique.

Par Patrick Braouezec, Président de Plaine commune, membre du PCF.

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