Pour une Europe plus sociale, plus écolo, plus solidaire

Aujourd’hui pour nous, demain pour nos enfants, leur avenir et leurs rêves, nous avons deux solutions : le repli sur soi, cette peste politique et mentale qui s’empare de l’Italie, après la Grande-Bretagne, l’Autriche et tant d’autres ; ou la réinvention du monde, via celle d’une Europe démocratique et solidaire. Créer l’Europe verte et sociale dont nous rêvons ou se résoudre à disparaître.

Nos démocraties risquent de s’éteindre faute de porter le moindre projet de civilisation, de dépérir faute de dessein commun. Il nous faut porter cette Europe «matrie» dont parle le sociologue Bruno Latour, édifier la maison commune qui protège la planète, cultive le vivant et nous réconcilie les uns avec les autres, et donc d’abord avec nous-mêmes. Nos enfants méritent qu’on se batte pour leur offrir le monde.

Pour ce faire, nous devrons combattre les replis et les haines, les fausses promesses de frontières réductrices qui ne seront protectrices de rien et les nostalgies régressives de l’Etat nationalet total. Mais aussi rejeter le statu quo des rentiers du vieux monde qui pilotent aujourd’hui ce qui reste de l’ancien projet européen et sacrifient notre futur à tous aux habitudes et aux intérêts de quelques-uns. Il nous faut, pour sauver l’idée européenne, oser rompre avec le «machin» qui prétend l’incarner, et en l’incarnant si mal, l’avilit.

Quelle est cette Union qui laisse un jeune sur cinq au chômage, un sur trois en Italie et en Espagne, un sur deux en Grèce ? Quelle est cette politique qui multiplie les travailleurs pauvres et précaires, abandonne les quartiers populaires comme les zones rurales, sacrifie les services publics, refuse de prendre au sérieux la transition écologique ? C’est une politique menée au nom de l’Europe qui mine la démocratie. Et l’Europe.

Comment promouvoir l’ouverture au monde quand la mondialisation lance salariés et territoires les uns contre les autres ? C’est bien parce qu’elle abandonne ici les classes populaires pour mieux les exploiter là-bas que cette mondialisation produit défiance et phobie. Pour sortir de ce cercle vicieux, nous avons besoin de l’Union européenne. Et loin de nous en sortir, elle semble nous y enfoncer.

Comment faire émerger un imaginaire européen si l’Europe martyrise les Grecs, légitime le dumping social et fiscal, se plie aux lobbys des pesticides, du nucléaire, du pétrole ou du diesel, se divise face à Poutine, à Erdogan ou à Trump, implose lorsque frappe à nos portes une part, juste une infime part de la misère du monde ?

Le «cercle de la raison» qui prétend faire l’Europe à «petit pas» la défait, en réalité, à grande vitesse. Son modèle de développement est périmé, dangereux, mortifère. Face à une telle aporie, ceux qui s’accrochent à leur pouvoir et à leurs vieilles lunes organisent la culpabilisation et la compétition des laissés-pour-compte : ruraux contre quartiers populaires, usagers contre services publics, travailleurs pauvres et précaires contre chômeurs, nationaux contre migrants. Si rien ne change, tout s’effondrera.

Or, une autre voie est possible. Et nécessaire. L’Europe peut créer des millions d’emplois à haute qualité sociale. Elle peut offrir à un million de jeunes l’opportunité de réaliser un projet professionnel, associatif, culturel, sportif ou universitaire dans un autre pays de l’Union. Elle doit être immédiatement protectrice et mobiliser l’ensemble de son arsenal de politiques publiques pour protéger la santé, le climat et la biodiversité en accompagnant l’innovation, la modernisation et la conversion de l’économie, de l’énergie, de l’agriculture et de la pêche.

La Banque centrale européenne (BCE) rachète chaque mois pour 30 milliards d’euros de dettes publiques sur le marché secondaire avec un impact très marginal sur le financement de l’activité réelle. Utilisons cette ressource gaspillée pour un «Green New Deal» qui financera prioritairement la transition énergétique, la santé et la jeunesse, soit des investissements immédiatement utiles pour les Européens.

Ça tombe bien : la transition écologique – dans l’énergie, l’agriculture, la mobilité, l’industrie – et la création d’un service public européen de la santé sont les deux secteurs les plus intensifs en emplois et les mieux répartis sur tous les territoires ! C’est le pilier d’un nouveau contrat européen de progrès et de protection, la condition indispensable pour s’attaquer aux crises de solidarité qui détruisent le projet européen.

Renforçons cet objet politique extraordinaire que pourrait, que devrait être l’Union. Son espace de délibération démocratique est unique, qui dépasse les frontières nationales pour construire des souverainetés partagées. L’Europe est une communauté de droits et de règles à même, si elle le désire, de réguler la mondialisation plutôt que de la subir. Elle est l’échelle indispensable pour sortir de l’âge du carbone ou des pesticides. Pour combattre les paradis fiscaux ou réguler les Gafa. Pour bâtir un socle commun de droits sociaux. Pour préserver la paix.

Mais l’Europe doit être beaucoup plus que cela : un projet de civilisation en perpétuelle construction. Un projet subversif de liberté et de droits qui, face aux nouvelles menaces, offre de nouvelles sécurités individuelles et collectives. Cette Europe existe déjà. Sous forme d’embryons éparpillés. De villes en quartiers, d’associations en entreprises, de fermes en centres de recherche, elle germe et grandit. Elle s’expérimente, s’invente, se dessine et ne demande qu’à naître vraiment. Mettons cette énergie vitale au cœur de l’agenda.

Le grand débat sur l’Europe s’ouvre donc. Il est crucial pour nous, pour la planète. Nous allons y contribuer avec ferveur, ambition, détermination. Sans rien céder ni aux tenants du statu quo ni aux partisans du repli. Soyons des «semeurs de civilisation», pour reprendre l’expression de Victor Hugo l’Européen. Ensemble, nous sommes l’Europe !

Marie Desplechin, écrivaine. Yannick Jadot, député européen. Dominique Méda, sociologue. Benoît Biteau, paysan. Damien Carême, maire de Grande-Synthe.

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