Pour vaincre le terrorisme à la racine, il faut une solution au conflit israélo-palestinien

La commémoration du 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz a été l’occasion de revoir des images d’archives sur la politique nazie et la montée de l’antisémitisme, des tracasseries administratives au harassement, de la hargne verbale à la violence physique, de la déportation à la «solution finale». Comme chaque fois que l’on voit de telles images, on reste abasourdi devant l’horreur des actes et la stupidité des discours. Les Etats alliés et la Suisse ne s’en sortent pas bien non plus quand on met en lumière l’antisémitisme qui régnait dans la plupart de ces pays et leur refus d’accueillir ceux qui fuyaient la persécution nazie.

L’attitude a changé quand on a découvert l’ampleur du génocide – mais sans pour autant éradiquer l’antisémitisme. Les survivants des camps furent souvent très mal accueillis à leur retour chez eux. Le soutien à la création d’un foyer juif, puis de l’Etat d’Israël, s’est donc nourri aussi bien du sentiment de culpabilité devant l’horreur de la Shoah que de scories d’antisémitisme. Cela fit oublier que les Anglais furent poussés à se retirer de la région par des actes terroristes et qu’Israël fut créé au détriment de Palestiniens tués, harcelés ou chassés, dont plusieurs villages furent détruits, ouvrant une plaie dans le monde arabe.

Israël n’est pas le seul Etat né par la violence et il faut affirmer sans ambiguïté qu’il n’est plus question de contester son existence. Subsiste toutefois, là aussi, un devoir de mémoire et celui de tout mettre en œuvre pour que cette plaie se cicatrise. Pour ce faire, il est indispensable que les frontières d’Israël et le statut de Jérusalem se fondent sur le droit international et sur un accord de l’ensemble de la communauté internationale.

Le discours d’Israël, pourtant, reste avant tout idéologique: le «peuple juif» aurait un droit à la «terre d’Israël», celle de ses ancêtres. Deux remarquables ouvrages 1 écrits par un historien qui ne peut guère être soupçonné d’antisémitisme – Shlomo Sand est un professeur israélien – démontrent l’inanité de cette thèse. Il ne s’agit pas, toutefois, de s’engager dans une polémique stérile à ce sujet, mais de souligner qu’on ne saurait accepter qu’une thèse politico-religieuse se substitue au droit international. Or, la communauté internationale, toujours hantée par les images de la Shoah, ne peut se résoudre à contester avec fermeté la politique expansionniste d’Israël et les exactions qui l’accompagnent.

Rien, jamais, ne saurait justifier des actes de violence aveugle touchant des civils, mais le terrorisme ne doit pas non plus servir de prétexte à se voiler la face sur les problèmes de fond. Certes, l’on ne saurait expliquer par la seule politique israélienne les terribles exactions commises au nom de l’islam, de Mahomet, de Dieu par l’Etat islamique, Boko Haram et d’autres, exactions qui sont certainement, pour la grande majorité des musulmans, des insultes à leur Dieu et à leur Prophète autrement graves que quelques caricatures. On ne saurait toutefois ignorer que la politique israélienne actuelle et la complaisance des Etats occidentaux à l’égard de celle-ci, douloureusement ressenties même dans les milieux les plus ouverts et modérés du monde arabe, provoquent des frustrations qui attisent la violence de jeunes gens à qui l’on n’offre aucune perspective, notamment en Palestine.

Si elle veut s’attaquer à la partie immergée de l’iceberg et pas seulement à sa partie visible, dans une lutte, nécessaire, contre toute forme de terrorisme, la communauté internationale doit aussi prendre en main avec sérieux et cohérence la question ­israélo-palestinienne. Le monde occidental doit cesser, comme le dit Shlomo Sand, «du fait de sa mauvaise conscience», de se sentir «obligé de transiger» avec «un régime d’apartheid», «et même de lui apporter son soutien». La crédibilité des Etats occidentaux, fondée sur le respect du droit international en général, des droits de l’homme et du droit humanitaire en particulier, s’effrite du fait de l’absence de toute sanction véritable aux violations graves et répétées de ce droit commises par Israël; de la manière dont on traite ce pays comme une enclave de l’Europe; et surtout de la complaisance avec laquelle on laisse Israël dicter sa politique à l’égard des territoires occupés et de la bande de Gaza, étouffant progressivement toute possibilité de créer un Etat palestinien viable. Sans parler des promesses non tenues de soutien à la reconstruction de ce qui a été détruit par les bombes. Comment ne pas voir que tout cela perpétue et renforce ce qu’avait déjà prédit Sami Al Joundi en 1968, un «contre-fanatisme, qui prendrait racine dans une haine religieuse» 2?

Israël doit continuer d’exister, insistons une fois encore là-dessus. Or même les plus chauds partisans de ce pays, tels Friedrich Dürrenmatt 3 ou les historiens Michaël Harsgor et Maurice Stroun 4, avaient exprimé leur conviction que l’avenir, voire la survie d’Israël, dépendaient de la création à ses côtés d’un Etat palestinien viable. C’est donc en soutenant la création d’un tel Etat dans une dynamique régionale qui aurait tant besoin de cette bouffée d’oxygène, en reconnaissant les exactions commises lors de sa création et en demandant pardon pour celles-ci, et en consolidant l’existence d’une véritable identité israélienne (encore très boiteuse et hétéroclite), plutôt qu’en s’accrochant à la notion artificielle de «peuple juif», qu’Israël se perpétuera de manière harmonieuse. Quant aux Etats occidentaux, c’est en soutenant fermement – et financièrement – de tels objectifs qu’ils peuvent regagner leur crédibilité et mettre un terme au malaise profond et largement répandu (la partie immergée de l’iceberg) qui a conduit des extrémistes à choisir la voie terroriste (sa partie visible).

Est-il encore temps? Les relents de la Guerre froide qui paralysent le Conseil de sécurité, l’impossibilité «électorale» pour tout président des Etats-Unis de sanctionner Israël, et l’absence d’une véritable politique étrangère européenne n’incitent pas à l’optimisme. Malgré le large soutien populaire aux politiques intransigeantes qui prévalent actuellement en Israël c’est donc bien dans la jeunesse de ce pays qu’il faut espérer trouver un nouvel essor vers la paix et un soutien à la voix de nombreux intellectuels et artistes israéliens, hélas peu écoutés aujourd’hui, qui comprennent l’importance de trouver une solution viable à la question palestinienne. On aimerait aussi voir émerger dans nos pays des leaders charismatiques qui s’investissent intelligemment et avec fermeté dans ce dossier essentiel non seulement pour la paix au Proche-Orient, mais aussi dans le monde entier.

Yves Sandoz, professeur retraité de droit international humanitaire.


1. Shlomo Sand, «Comment le peuple juif fut inventé» (Fayard, 2008) et «Comment la terre d’Israël fut inventée» (Flammarion, 2012).

2. Samir Al Joundi, «Le Drame palestinien. Pour sortir de l’impasse» (Fayard, 1969).

3. Notamment dans «Pour Israël» (Albin Michel, 1977).4. Dans «Israël/Palestine. L’Histoire au-delà des mythes» (Metropolis, 1996).

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