Pourquoi Berlin reste hostile à une grande relance européenne

La simultanéité des politiques budgétaires restrictives dans plusieurs pays de l’Union européenne (UE) freine fortement la croissance économique de la zone. La concentration des exportations de chaque pays sur cette zone agit comme un « multiplicateur négatif ». C’est évidemment beaucoup moins le cas pour l’Allemagne, qui est parvenue à basculer une bonne partie de son excédent commercial vers des pays tiers d’Asie, même si sa piètre performance au deuxième trimestre montre qu’elle n’est pas complètement à l’abri.

Ce multiplicateur négatif rend – et va rendre de plus en plus – le retour de chaque pays de la zone euro dans les normes budgétaires plus difficile et plus lent. Seule une nouvelle source de croissance peut, en développant les rentrées fiscales, rendre possible à la fois l’amélioration de l’emploi et le retour aux normes budgétaires, sachant qu’aucun pays ne peut pratiquer seul la traditionnelle relance keynésienne « nationale », du fait même de ces normes budgétaires.

L’ALLEMAGNE REFUSE D’ÊTRE LA LOCOMOTIVE DE L’EUROPE

Aucun, sauf l’Allemagne ! Elle affiche désormais un excédent des comptes de la Sécurité sociale et un équilibre budgétaire, mais elle a de grands besoins d’infrastructures qu’elle pourrait satisfaire en acceptant de voir sa dette augmenter à nouveau quelque peu… L’introduction du salaire minimum à 8,5 euros brut de l’heure, moyennant délais et exceptions, ne saurait tenir lieu de relance salariale. Mais l’Allemagne se refuse à ce rôle de locomotive européenne, voulant d’abord consolider ses marges financières retrouvées.

Ce qu’il faut donc, c’est un grand plan de relance européen. L’UE n’est pas endettée. La zone euro non plus, si ce n’est sous une forme potentielle par le biais du Mécanisme européen de stabilité en cas de sauvetage bancaire. L’un ou l’autre peuvent donc lancer un grand emprunt de, par exemple, 500 milliards d’euros, en une ou plusieurs émissions, destiné à financer des investissements dans les divers pays, et donc à y doper la croissance économique et l’emploi. C’est ce qu’avait demandé François Hollande lors de son premier Conseil européen en juin 2012. Il y avait été convenu que 1 % du produit intérieur brut (PIB) européen, soit 120 milliards, allait être injecté dans les économies européennes. Si l’on sait – vaguement – que la Banque européenne d’investissement (BEI) a bien injecté, en 2013 et en 2014, les 20 milliards annuels de financements supplémentaires prévus, il est bien difficile de trouver la trace des autres volets de ce projet. Cet emprunt, plus massif, serait évidemment garanti par l’ensemble des pays membres. Il pourrait prendre la forme des « project bonds » évoqués en 2012.

Mais Angela Merkel et son ministre des finances, après la proposition d’un plan de 300 milliards d’euros par le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, ont fait connaître leur hostilité à un tel projet. La chancelière allemande, assez hypocritement, a affirmé qu’elle était prête à plus de solidarité économique à condition qu’elle soit fondée sur davantage d’intégration politique, et donc sur une révision des traités dont elle sait, qu’en France au moins, elle engendrerait très vite un blocage politique. Elle va aussi répétant, tout comme le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, que si chacun fait les réformes de structure nécessaires et augmente sa compétitivité, la croissance reviendra. Elle sait elle-même que c’est faux. Ou, du moins, que si le mécanisme est juste, le processus est bien trop long.

APPEL DU « GRAND LARGE »

Pour quelles raisons Berlin manifeste-t-il une telle opposition ? Les Allemands craignent-ils d’être caution en dernier ressort du total de cet emprunt, étant donné leur poids économique ? Sans doute y a-t-il de cela ! Mais cet argument ne tient pas. Chaque pays peut garantir individuellement une partie de cet emprunt, ce qui évidemment augmenterait sa dette hors bilan, mais déchargerait l’Allemagne de la garantie totale. Surtout, les investissements, présentés par les régions ou les Etats, mais octroyés directement à l’entité emprunteuse, qui en assurerait ainsi le service, seraient évidemment choisis pour dégager un rendement supérieur au montant de celui-ci, tout en générant un surplus de croissance et d’emploi dans le pays d’accueil de l’investissement.

Alors faut-il expliquer le refus de Berlin par une raison en quelque sorte « morale » ? En allemand, dette et faute se traduisent par le même mot : « Schulde ». Dans la culture allemande, les pays endettés sont plus ou moins fautifs et doivent donc racheter leurs erreurs par l’effort ; les autres n’ont pas à les y aider.

Ou bien faut-il penser qu’en leur for intérieur, une majorité d’Allemands, et Angela Merkel qui en est l’élue, estiment que l’Allemagne n’a plus vraiment besoin de l’Europe, et que la Chine, l’Inde, les Etats-Unis à travers le nouveau traité transatlantique sont ses nouveaux horizons. Les réticences de la chancelière en matière de solidarité financière européenne durant la crise de 2008-2009 n’auraient donc pas exprimé seulement un égoïsme fiscal et financier des Allemands, mais traduiraient le début de cette dérive allemande vers ce « grand large » churchillien que continuent de préférer aussi les Britanniques. Si tel est le cas, les autres pays de l’Union devraient anticiper les conséquences de cette dérive.

Jean Matouk est professeur honoraire des universités en sciences économiques. Il a enseigné à l’université Montpellier-I et a travaillé dans le secteur bancaire.

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