Pourquoi la démission de la présidente de Harvard ne signe pas la fin du wokisme

Claudine Gay a annoncé sa démission de la présidence de l'université d'Harvard ce mardi 2 janvier. BRIAN SNYDER / REUTERS
Claudine Gay a annoncé sa démission de la présidence de l'université d'Harvard ce mardi 2 janvier. BRIAN SNYDER / REUTERS

Mise en lumière médiatiquement par son effroyable prestation devant le Congrès américain où elle a estimé que, «selon le contexte», les appels au génocide des Juifs n'étaient «pas contraires au code de conduite» de son université, Claudine Gay a annoncé sa démission de la présidence de Harvard ce 2 janvier. S'il est logique de lier instinctivement cette décision à son incapacité à condamner les expressions manifestes d'un antisémitisme de plus en plus partagé sur son campus, la réalité est plus compliquée. Les circonstances dans lesquelles elle a pris son départ mettent au contraire en exergue l'institutionnalisation du wokisme dans le milieu académique américain.

Dans les heures qui ont suivi l'audition de Claudine Gay, la plupart des médias conservateurs se sont accordés à réclamer son renvoi, ainsi que celui de deux autres présidentes de prestigieuses universités interrogées sur le même sujet et prodiguant des réponses de la même teneur. La journaliste de Fox News Laura Ingraham s'était alors exclamée, dans un message adressé aux influents donateurs des établissements en cause : «Si elles ne démissionnent pas, virez-les». À l'époque, la polémique entretenue par les médias de droite se centrait sur des questions exclusivement idéologiques. Les conditions de la nomination de Claudine Gay à la tête de Harvard ont dès lors été interrogées.

En effet, elle est parvenue à se faire élire fin 2022, c'est-à-dire après l'essor du mouvement Black Lives Matter qui, couplé à la domination des études de genre, a profondément modifié le milieu académique. D'un point de vue intersectionnel, il est évident que son profil présentait à cet égard de nombreux avantages : il y a un an, le New York Times se félicitait ainsi que Claudine Gay devienne «la première dirigeante Noire de Harvard, et la seconde femme à tenir [ce] poste». De façon symétrique, nombre de médias progressistes veulent d'ailleurs voir dans les remarques récemment formulées à son encontre une manifestation du racisme. La journaliste Joy Reid, sur la chaîne d'information de gauche MSNBC, est allée jusqu'à supposer que l'objectif des critiques de Claudine Gay était de rendre la situation «si gênante pour ces femmes dirigeantes qu'elles doivent se rétracter pour être remplacées par des hommes blancs».

Outre ces polémiques médiatiques, le plus important est surtout de remarquer que, malgré un soutien caractérisé aux multiples activistes antisémites sévissant dans le milieu universitaire (tant parmi les professeurs que les étudiants pro-Hamas), ce n'est pas l'incapacité de Claudine Gay à condamner les appels au génocide des Juifs qui a eu raison de sa fonction, mais des suspicions de plagiats. En effet, il fallut attendre de nouvelles dénonciations étayées par le Washington Free Beacon (un média conservateur en ligne), portant le nombre total d'accusations en la matière à près de cinquante, pour que la pression exercée sur la présidente de l'université la pousse à démissionner.

Avant même la multiplication de ces doutes sur des citations qui ne respecteraient pas les normes en vigueur dans le milieu académique, plusieurs médias de droite avaient soulevé des questions quant à son passé de chercheuse. En effet, Claudine Gay a publié, de toute sa carrière débutée dans les années 1990, une dizaine d'articles scientifiques. Or ses prédécesseurs à la tête de Harvard en publiaient autant chaque année ! En outre, elle n'a jamais rédigé le moindre livre, là aussi, contrairement aux anciens présidents de l'établissement.

C'est sur ce point (une bibliographie d'autant plus faible qu'elle serait abreuvée de paragraphes plagiés sans mention d'une citation ou d'un autre auteur) que les pairs de Claudine Gay l'ont finalement lâchée. Jusqu'alors, elle était pourtant assurée du soutien de ses collègues : mi-décembre, 750 membres de la faculté (essentiellement des enseignants) avaient signé une pétition enjoignant les administrateurs de Harvard à ne pas céder aux pressions politiciennes réclamant le départ de leur présidente. Si l'antisémitisme est manifestement un sujet anodin aux yeux du corps universitaire, l'intransigeant sens moral de ces «académo-militants» (Nathalie Heinich) ne pouvait néanmoins pas accepter l'oubli — certes intolérable — de guillemets.

En somme, les diverses étapes de la controverse qui a touché Harvard ce dernier mois ne semblent pas indiquer le crépuscule du wokisme. Malgré une présidente nommée non pas du fait de son mérite, mais pour répondre à des exigences idéologiques, aucun professeur ne s'émeut du climat intellectuel délétère ayant permis l'existence à la fois de la polémique sur l'antisémitisme et autour du plagiat. Dans les deux cas, l'incompétence de la présidente de l'université de référence mondiale frappe. C'est la domination du programme «DEI» (diversité, équité et inclusion), qui entend assurer la représentation institutionnelle de chaque groupe minoritaire dans la recherche universitaire, qui devrait être interrogée. À la place, Randall Kennedy, professeur de droit à Harvard, a préféré expliquer sur CNN ce 2 janvier que «le fait qu'une femme Noire ait présidé l'une des universités les plus connues des États-Unis, voire du monde, a en fait dérangé de nombreuses personnes». Il a ainsi déploré son départ, évoquant des attaques «bien orchestrées» du fait de la couleur de peau de l'intéressée.

Enfin, dernier signe que le retrait de Claudine Gay n'annonce en rien un aggiornamento post-woke de l'Ivy League : sa démission n'est pas motivée par des critères de rigueur professionnelle, mais d'égalité ! En effet, il serait injuste pour les étudiants soumis à d'importants contrôles contre le plagiat que l'on fasse preuve de laxisme s'agissant de leur présidente… Son départ s'annonce néanmoins confortable : Claudine Gay restera membre de la faculté et conservera son salaire de près de 900.000 dollars annuels, le plus élevé de l'institution.

Eliott Mamane est chroniqueur pour plusieurs journaux.

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