Pourquoi les Etats-Unis et leurs alliés doivent quitter l’Afghanistan

Combien de temps encore les dirigeants occidentaux vont-ils mettre à comprendre que faire la guerre en Afghanistan est pour eux la plus mauvaise façon de lutter contre le terrorisme islamique ? Quand vont-ils réaliser que l’intervention militaire des Etats-Unis et de l’OTAN au pays des talibans ne fait qu’aggraver la menace dont ils veulent se protéger ?

Combien de milliers de morts inutiles et combien de milliards de dollars gaspillés faudra-t-il encore pour qu’ils se rendent compte que cette guerre fait le jeu de l’islamisme ? Et pourtant, aux Etats-Unis comme en Europe, le débat public autour de l’opération lancée il y a plus de huit ans continue à porter davantage sur la manière de la conduire que sur sa raison d’être.

L’un des vrais problèmes posés à nos sociétés est le fossé d’incompréhension et de suspicion qui ne cesse de se creuser entre le monde occidental et le monde musulman. Et c’est un fossé dans lequel la mauvaise herbe du terrorisme est fortifiée par l’irrépressible interventionnisme occidental. Dans un tel contexte, il est absurde que la lutte contre le radicalisme islamique en Afghanistan soit menée par des armées occidentales.

La question de savoir si les Etats-Unis et l’OTAN ont ou n’ont pas la possibilité de gagner cette guerre ne se pose pas en termes militaires. La réalité, c’est que le fait d’être confrontés chez eux à une armée d'”infidèles” étrangers donne aux combattants du djihad une aura de vertu et de bravoure, même aux yeux de millions de musulmans qui ne partagent pas leur extrémisme religieux. C’est que les inévitables “dégâts collatéraux” infligés aux populations civiles par les forces occidentales aggravent leur image d’ennemis et d’agresseurs.

C’est qu’une bonne partie de l’entourage du président Karzaï est plus proche des combattants islamiques que des Occidentaux qui les combattent. C’est qu’une bonne partie des soldats et des policiers afghans que les Occidentaux forment, arment et paient, sont prêts à passer un jour du côté de leurs frères musulmans. Les Américains et leurs alliés de l’OTAN invoquent l’horreur du 11-Septembre pour justifier la poursuite de la “guerre contre le terrorisme” en Afghanistan. Il était compréhensible à l’époque que, pour venger leurs quelque 3 000 morts, les Etats-Unis lancent une riposte foudroyante, même au prix de bavures, contre le régime taliban et les terroristes d’Al-Qaida.

Mais il n’y a plus aucun sens à ce qu’ils restent enlisés huit ans plus tard, avec des forces sans cesse croissantes, dans un pays incontrôlable et déjà à moitié retombé aux mains des rebelles. L’élection de Barack Obama n’a rien changé à la position des Etats-Unis. Ils continuent à agir comme si le terrorisme islamique était dirigé contre eux et que, pour s’en protéger, il était impératif qu’ils prennent le contrôle du pays d’où était venue l’attaque.

L’obsession occidentale

Or rien de tout cela n’est vrai. Le terrorisme islamique est d’abord une affaire intérieure du monde musulman. Il est la manifestation la plus exacerbée de mouvements islamistes intégristes, nationalistes à des degrés divers, dont l’objectif commun est d’imposer à leurs propres sociétés l’interprétation la plus rigoureuse de la loi coranique et de lutter contre les régimes qui s’en écartent en imitant les sociétés occidentales. Cet islamisme radical s’en prend au monde occidental, y compris par la voie du terrorisme, dans la mesure où celui-ci intervient de tout son poids culturel, économique et surtout militaire dans les affaires du monde musulman.

L’obsession occidentale de la guerre contre le terrorisme tend à faire oublier que, depuis la destruction du World Trade Center, les attentats islamiques dans les pays de l’Alliance atlantique se sont comptés sur les doigts de la main alors qu’ils ont été innombrables dans les pays musulmans. Depuis 2001, les victimes du terrorisme islamique ont sans doute été cent fois plus nombreuses dans les pays musulmans que dans les pays occidentaux, ne serait-ce qu’à travers les attentats réciproques entre chiites et sunnites. Tous les pays musulmans sont, à des degrés divers, agités de tensions provenant de mouvements intégristes. Et malgré cela, c’est l’Occident seul qui a entrepris d’aller combattre le plus extrémiste et le plus visible de ces mouvements islamistes en Afghanistan.

Si les Etats-Unis et leurs alliés ont été préservés ces dernières années des atteintes du terrorisme islamique, c’est parce qu’ils ont tous utilisé des moyens moins ruineux, moins meurtriers, et plus efficaces que la guerre en Afghanistan. De nombreuses tentatives d’attentat ont été déjouées, et continuent d’être déjouées en Occident par des mesures de sécurité renforcées, par l’échange d’informations entre services de renseignement, par la surveillance assidue de suspects. Il n’est pas nécessaire d’être expert en terrorisme islamique pour comprendre que la plupart de ces tentatives sont le fait d’individus ou de groupes autonomes qui rêvent de “djihad” mais ne dépendent pas d’Al-Qaida, même s’ils s’en réclament. Pourquoi, dans ces conditions, les pays de l’OTAN s’enlisent-ils dans une guerre sans issue en Afghanistan ?

Il y a plus que le traumatisme du 11-Septembre dans cette obstination. Après le besoin de vengeance instinctif du peuple américain en 2001, le vieux réflexe missionnaire de l’homme blanc a pris le dessus. Les Occidentaux sont tellement imprégnés de leur supériorité et de leur mission civilisatrice qu’ils ont toujours du mal à imaginer que leurs interventions, même armées, puissent être vues comme des agressions par les peuples différents d’eux qui les subissent. Et ceux qui leur résistent sont à leurs yeux des terroristes.

M. Obama, malgré le multiculturalisme de ses origines, n’a pas plus échappé que George W. Bush au besoin américain d’être le gendarme du monde. Avant même d’être élu, il avait proclamé que les intérêts vitaux des Etats-Unis étaient engagés en Afghanistan. En recevant le prix Nobel de la paix il a réaffirmé qu’il y poursuivrait jusqu’à la victoire la “guerre juste” contre le terrorisme. Hélas !, la seule vraie raison qu’ait l’Occident de rester en Afghanistan, c’est qu’il y est pris au piège.

Claude Moisy, journaliste et ex-président de l’AFP.