Pourquoi les opinions changent sur la Libye

Depuis quelques semaines, et faisant suite à un consensus initial assez large en faveur de l’intervention occidentale en Libye, on observe une inversion de tendance qui fait la part belle aux esprits critiques. On parle d’enlisement, de dépenses excessives, de dommages collatéraux et du mal ou du bien-fondé de l’ingérence atlantique.

Après les réserves formulées par Claude Lanzmann (Le Monde du 17 avril) et Michel Onfray (Marianne du 23 avril) aux premières semaines du conflit, une litanie d’indignations s’est abattue sur Internet, à l’initiative de blogueurs. Parmi eux, Allain Jules, autrement plus radical et provocateur que les précédents, n’a pas hésité à titrer sur un blog tristement populaire : “Zliten : 50 enfants tués par l’OTAN”. C’est son droit.

J’ai effectué, depuis le début de la révolution du 17 février, cinq séjours en Libye. De Tobrouk, Benghazi, Brega et Ajdabiya au Djebel Nefousa en passant par Misrata, j’ai accompagné Bernard-Henri Lévy. Ce que j’ai pu entendre et observer librement m’amène à quelques réflexions.

1. Fallait-il intervenir ?

Le 19 mars à 14 h 30, deux jours après le vote de la résolution 1973 au Conseil de sécurité de l’ONU, une colonne kadhafiste de plusieurs kilomètres de blindés et pick-up armés de mitrailleuses lourdes franchissait la porte sud de Benghazi. Avec pour consigne d’engendrer les “rivières de sang” promises par l’un des fils de Kadhafi, Saïf Al-Islam Kadhafi.

Pendant deux heures de combats héroïques – j’ai vu les vidéos prises par les combattants avec des téléphones portables -, les insurgés ont contenu les chars de tête sous le périphérique de la ville. A 17 heures, les avions français bombardaient la colonne, contrainte de se replier sur Ajdabiya, cent cinquante kilomètres plus au sud. J’ai vu, photographié et filmé les traces de combats dans Benghazi et les restes calcinés de la colonne meurtrière, étalés sur des dizaines de kilomètres.

Combien de milliers de civils ont échappé à la mort ce jour-là ? Combien de femmes à l’humiliation et à la violence ? Alors, fallait-il laisser faire ? Fallait-il attendre ? Aurait-on eu raison de ne pas s’ingérer dans les affaires libyennes comme en Espagne en 1936, à Phnom Penh en 1975 ou au Rwanda en 1994 ? Non, certainement non.

2. L’enlisement.

Dès lors que la France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne puis la coalition menée par l’OTAN sont intervenus, le régime de Kadhafi était condamné. A qui vendrait-il son pétrole ? Qui reconstruirait le pays ? Seuls les Chinois – et dans une moindre mesure les Russes – pourraient trouver un intérêt à voir le Guide surmonter la révolution, mais, comme l’a prouvé leur abstention à l’ONU, leurs échanges avec l’Amérique pèsent trop lourd pour s’opposer sur le cas libyen.

Il faudra donc aller au bout, en limitant les pertes, les coûts et les dégâts, en ménageant les opinions susceptibles et versatiles.

C’est la difficile équation à laquelle sont confrontés les politiques dont la marge de manoeuvre, dans une période pré-électorale pour au moins deux d’entre eux, est réduite, entre intervention militaire, sanctions économiques, résolution de l’ONU et opinions publiques. La situation en Libye est donc celle d’une guerre civile où les rebelles disposent d’un soutien international qui leur garantit d’éviter la défaite mais n’offre aucune assurance de victoire.

3. Le cas Allain Jules.

Loin d’être isolé, il est assez symptomatique. Celui-ci publie donc sur son blog un post attribuant à l’OTAN la mort délibérée de 50 enfants (appuyé par un extrait vidéo de la télévision officielle libyenne nous montrant le corps d’un seul enfant). Tout journaliste connaissant l’énergumène et la situation sur le terrain sait à quoi s’en tenir.

Et pourtant, dans la foulée, certains médias ayant pignon sur rue reprennent la nouvelle sur leur site, projetant le blog d’Allain Jules, le 6 août, en tête des dépêches internationales de Google comme s’il s’agissait d’une information sérieuse et vérifiée !

Que M. Allain Jules Menyé écrive ce qu’il veut, que Google fasse son travail de compilation et de moteur de recherche, on peut le comprendre… mais que les grands médias servent de passerelle au mieux à de la propagande, au pire à de la désinformation, c’est irresponsable !

Car publié sous des étiquettes respectables, ce genre d’annonce prend un caractère officiel dont l’accumulation constatée ces dernières semaines forge peu à peu les convictions de l’opinion sur des bases malsaines.

Ce qui, nous l’avons vu précédemment, influence les décisions politiques et inhibe donc l’intervention, bien qu’elle ait déjà sauvé des dizaines de milliers de civils et tente de soutenir une révolte contre un potentat devenu absurde et cruel.

Par Marc Roussel, photographe-réalisateur.

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