Pourquoi les Russes ont-ils peur des réfugiés?

La déchirante photo du petit Aylan Kurdi dont le corps git sur le bord de mer d’une plage turque est devenue le symbole de la tragédie syrienne et de l’inaction de la communauté internationale. Elle est parue dans les journaux du monde entier pour illustrer le sort malheureux de ceux qui ont été poussés, à cause de la guerre, à faire le choix extrême de l’exode. En Russie, c’est différent. Le nom de cet enfant risque de devenir pour certains le symbole du danger de l’immigration syrienne vers Europe.

Il y a dix ans, j’ai posé mes valises à Marseille avant de déménager à Paris un an plus tard. Je n’oublierai jamais mon voisin marocain, l’épicier tunisien ou encore mon chauffeur de taxi algérien. Marseille me semblait être la capitale de la France où «Liberté, Egalité, Fraternité» est une réalité vécue au quotidien. C’est pour cela que les Marseillais adorent leur ville.

À cette même époque, j’ai reçu un coup de fil d’un ami de Moscou terrifié qui me demandait si c’était vrai que «les Arabes avaient mis à feu et à sang tout Marseille et qu’il ne restait plus une seule voiture dans la ville». À l’évidence, il ne regardait que les chaînes de TV russes. En réalité, quelques voitures venaient de brûler dans les quartiers chauds. Mais sur les écrans russes, c’était Armageddon qui se jouait.

Dix ans plus tard, rien n’a changé en Russie. Aujourd’hui, beaucoup de Russes sont plus effrayés par les réfugiés syriens que ne le sont les Européens chez qui ces réfugiés comptent s’installer. Récemment, le président russe Vladimir Poutine, en inaugurant la Grande Mosquée de Moscou, a déclaré que la capitale russe était «la plus grande ville musulmane» du pays. Mais dans les faits les Russes ont peur des Syriens.

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette phobie. Marine Le Pen est plus présente dans les médias russes qu’elle ne l’est en France. «Il faut qu’on arrête l’aide médicale d’Etat aux migrants. […]. On ne veut plus qu’ils voient nos pays comme un coin de paradis dans lesquels ils peuvent s’installer», annonçait-elle en juin, avant d’être reprise très vite par les médias russes. Pour la leader du FN, le paradis c’est sans doute ce camp de réfugié en Hongrie où une camerawoman a donné des coups de pied à des enfants réfugiés.

Autre piste: les déclarations intolérables de certains officiels en Russie, à l’instar de Konstantin Romodanovski, directeur du service fédéral russe des migrations. Celui-ci explique pourquoi, d’après lui, les Moscovites sont si négatifs à propos des migrants venus d’Asie centrale: «La population n’est pas gênée par le fait que ces gens travaillent ici mais par le fait qu’ils se comportent différemment.» Du coup lorsque certains Russes entendent «réfugiés syriens», c’est comme s’ils entendaient parler des Kazakhs, des Ouzbeks, ou des Tadjiks.

Alors que l’Europe détermine le nombre de réfugiés qu’elle va accueillir, une Russe d’un groupe «Russophones en Suisse» sur Facebook n’a pas hésité à se plaindre: «Je ne me sens plus en sécurité. La nuit dernière, j’ai fait des cauchemars à cause de toutes ces histoires de réfugiés. Cet afflux massif de réfugiés, c’est horrible. Pendant, la Première et la Seconde Guerre mondiale, il y en a eu aussi énormément mais c’était principalement des Européens, ils étaient éduqués, c’était des gens civilisés. Les réfugiés d’aujourd’hui sont des sauvages en liberté, je pense que très bientôt, l’Europe sera musulmane et les gens comme nous leurs esclaves.» La fameuse hospitalité russe est à deux vitesses: souvent il vaut mieux être Blanc et Européen pour en bénéficier.

Bien qu’on ne sache pas depuis combien de temps l’auteur de ce post vit en Suisse ni qu’elle est sa connaissance de la culture Européenne, il semble qu’elle soit davantage perturbée par la question des réfugiés que ne le sont les Suisses eux-mêmes.

A Paris, j’ai croisé un jour dans la rue une connaissance russe accompagnée de sa fille âgée de cinq ans. Après quelques civilités, la mère à dit à sa fille qu’il était temps d’aller à son cours de sport, la petite est devenue complètement hystérique. «Tu n’aimes pas le sport?» – Si, j’adore le sport, m’a-t-elle répondu en larmes, mais je n’aime pas le professeur». Etait-il trop sévère? «Non, pas du tout mais sa peau est toute noire, et je n’aime pas du tout ça», a-t-elle répliqué. Sa mère n’a pas eu la moindre réaction et le père a rajouté fièrement: «Au moins je n’ai pas d’inquiétudes pour l’avenir de ma fille, elle n’aura pas de bébés noirs quand elle sera grande.»

Face à ce type de propos, on doit s’interroger sur ce qui est pire: «l’islamisation» de l’Union européenne avec laquelle on tente de nous faire peur en pointant du doigt la vague de réfugiés syriens, ou l’intolérance crasse face aux immigrants légaux?

Elena Servettaz, journaliste russe.

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