Pourquoi l’indépendance est en danger à Kiev

Une des opinions en faveur à Moscou est que l’Union européenne tenterait de ressusciter le Royaume de Suède du XVIIIe siècle. Selon ce point de vue, le ministre suédois des affaires étrangères, Carl Bildt, tiendrait le rôle du roi Charles XII, et les manifestations seraient une réplique de la guerre du Nord. A la télévision, mais aussi, et avec une régularité consternante, sur les forums de discussion des sites d’information en langue russe, on peut constater les effets de la campagne du président Poutine à l’encontre des homosexuels.

La visite à Kiev, début décembre, du chef de la diplomatie allemande, Guido Westerwelle, a été présentée comme la preuve que les manifestations ukrainiennes ne visent qu’à propager, dans la patrie du christianisme slave, le mariage entre personnes de même sexe. Le présentateur vedette de la télévision russe, Dmitry Kiselyov, a prétendu à l’antenne que l’ancien champion du monde des poids lourds et l’un des hommes politiques les plus en vue de l’opposition ukrainienne, Vitali Klitschko, qui a été photographié en compagnie de Westerwelle, devait être disqualifié en tant qu’icône gaie.

OLIGARQUES UKRAINIENS : RICHES, INDÉPENDANTS, PUISSANTS

Bien que beaucoup de personnalités et d’organisations russes se soient prononcées en faveur du mouvement de protestation ukrainien, elles restent des exceptions dans le discours ambiant. Si vous ne deviez recevoir les informations que des médias russes, il vous serait difficile de vous faire une idée de ce qui se passe réellement à Kiev.

L’Ukraine n’est pas la Russie. La Russie est une autocratie, ou peu s’en faut, qui ignore la liberté de la presse. L’Ukraine est une oligarchie, où la presse jouit d’une certaine liberté. En Russie, les oligarques sont soit loyalistes, soit en prison. En Ukraine, ils sont riches, indépendants et disposent d’un certain pouvoir. Plusieurs d’entre eux, à l’instar de Dmytro Firtash, sont à la tête d’empires médiatiques indépendants qui délivrent des opinions dérangeantes sur la politique de leur pays.

Lors des récents mouvements de protestation, les médias ukrainiens ont fait la preuve de leur volonté de rendre compte de la réalité en montrant des images des violences gouvernementales et en rapportant les propos des manifestants sur les raisons de leur mouvement.

Viktor Ianoukovitch serait sans aucun doute heureux d’abandonner une partie de l’indépendance de son pays à la Russie si cela devait mettre un terme aux gigantesques manifestations qui envahissent les rues ukrainiennes. Lui et son fils Oleksandr semblent avoir amassé suffisamment de richesses pour pouvoir espérer les garder et pourraient même vraisemblablement les garder. Mais les oligarques ukrainiens, qui ne leur sont pas apparentés, n’ont aucun intérêt à la disparition de l’Ukraine, parce qu’alors ils devraient faire face à la justice version Poutine.

ALLÉGEANCE AUX « VALEURS EUROPÉENNES »

Au plus fort de cette crise, la Russie a annoncé que Mikhaïl Khodorkovski, l’oligarque russe qui avait défié Vladimir Poutine, allait passer en jugement pour la troisième fois. Il semble désormais improbable qu’il sorte de prison du vivant de M. Poutine. Il est difficile d’imaginer que les oligarques ukrainiens n’aient pas reçu le message, même si, à l’évidence, celui-ci se contente de réaffirmer ce qu’ils savent déjà : s’ils ont une chance de prospérer, ce ne peut être que dans un Etat ukrainien souverain.

Au-delà de cette question fondamentale de la liberté individuelle, les oligarques ukrainiens possèdent de réels intérêts en Europe et semblent en faveur de l’accord commercial avec l’UE. La société détenue par le plus important d’entre eux, Rinat Akhmetov, a publié un communiqué de presse vantant son allégeance aux « valeurs européennes ».

En conséquence, tout accord que viendrait à passer M. Ianoukovitch avec Moscou suscitera la colère non seulement de ceux qui manifestent, mais ira à l’encontre des intérêts fondamentaux de certains de ceux qui détiennent le pouvoir dans le pays.

M. Ianoukovitch a tenté en vain à plusieurs reprises de faire dégager les rues. Il n’est pas difficile d’imaginer que cela pourrait servir de prétexte à une intervention plus directe de la Russie. Mais il existe une possibilité encore plus sombre : que M. Ianoukovitch ait besoin des Russes pour repousser non seulement une population mécontente, mais un groupe d’oligarques hostiles. Le président ukrainien n’aurait plus dès lors pour tout soutien que les gens qui, à Moscou, affirment que la nation ukrainienne n’existe pas.

Par Timothy Snyder, Historien de l’Université Yale. Traduit de l’anglais par Olivier Salvatori.

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