Pourquoi redevenir simple prêtre lorsqu’on est pape ?

Par son geste exceptionnel d’abdication, Benoît XVI aura su jusqu’au bout prouver qu’il n’aura pas été un pape de transition. Certes, un pape récalcitrant, qui n’avait pas envisagé à 78 ans de succéder au très charismatique Jean Paul II presque canonisé de son vivant. Un tel renoncement semble relever de la simple sagesse d’un être physiquement trop diminué pour gouverner. Mais symboliquement ce geste lui a conféré une stature extraordinaire. Contrairement à la quasi-totalité des chefs d’Etat, il se présente comme un homme indifférent au pouvoir. A l’heure où politique rime avec corruption, l’Eglise romaine regagne ainsi par ce seul renoncement solennel une pureté pourtant ternie par une multitude de scandales : des scandales sexuels aux affaires financières avec la démission en 2009 du président de la Banque du Vatican.

Il n’est pas douteux que Joseph Ratzinger soit un homme de foi, grand intellectuel et remarquable théologien, mais il n’est pas pour autant inconscient de l’immense prestige rejaillissant sur l’Eglise grâce à sa renonciation. Il n’est pas l’être retranché dans sa tour d’ivoire tel qu’on le décrit parfois. Il fut d’ailleurs l’un des principaux conseillers du concile Vatican II destiné à moderniser l’Eglise, avec le théologien Hans Küng qui se rendit célèbre par sa critique du «système monarchique romain», et dont il fut l’ami. Ce pape est un personnage complexe.

Réformateur, il l’a été. Il a aussi été le défenseur acharné de la puissance vaticane. Admirateur de la surhumaine sincérité du Jésus historique, qu’il n’hésita pas à analyser avec un esprit critique nourri des travaux exégétiques les plus récents, il fut aussi de 1985 à 2005, lorsqu’il était à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le rigoureux gardien d’un dogme aux accents médiévaux.

De même, bien qu’il fût en tant que souverain pontife celui qui décida de faire face publiquement aux scandales des pratiques pédophiles au sein de l’Eglise, il fut aussi celui qui décida d’en maintenir pendant des années le secret absolu sous peine de sanctions majeures (Secretum pontificium), en parfaite connaissance des faits puisqu’il écrivit une lettre le 18 mai 2001 à tous les évêques où il dénonçait ces graves délits (Epistula de delictis gravioribus).

Conscient de la nécessaire adaptation à la modernité, il refusa pourtant d’envisager l’ordination des femmes, et défendit âprement le célibat des prêtres malgré la fragilité théologique d’une telle exigence qui ne s’est imposée qu’au XIe siècle. Il dénonça l’usage du préservatif face à une Afrique décimée par le sida, mais remettra en cause implicitement sa théorique infaillibilité en déclarant par la suite que cette pratique contraceptive pouvait être acceptée s’il s’agissait de combattre la diffusion de l’épidémie.

Les paradoxes de la politique de Benoît XVI, entre modernisme et dogmatisme, ne sont pas compréhensibles si l’on ne tient pas compte de sa hantise du déclin du catholicisme corrélé à celui de l’Europe. De cette hantise découle ses tentatives d’unifier l’Eglise en ouvrant les bras aux intégristes, quitte à lever l’excommunication, en janvier 2009, d’un évêque négationniste de la Shoah Mgr Williamson. On n’imagine pas Benoît XVI imitant Jean Paul II et embrasser un Coran en signe de déférence pour toutes les traditions religieuses. A l’inverse, il n’hésita pas à citer lors d’une visite en 2006 à l’université de Regensburg dans sa Bavière natale, un texte médiéval dénonçant le caractère essentiellement néfaste de l’islam. Même s’il assura par la suite qu’il ne prenait pas cette simple citation à son compte, son fidèle secrétaire, Georg Gänswein, préfet de la maison pontificale, affirma sans être démenti que la déclaration pontificale était prophétique de la tentative d’islamisation de l’Occident qui «ne peut être niée» et qui fait courir un péril majeur à l’identité européenne qui «ne peut être ignorée». C’est bien parce que le mythe de l’islamisation traduit aussi au sein même du Vatican l’angoisse du déclin de l’Europe chrétienne, qu’un autre de ses très proches, le cardinal Peter Turkson, fit projeter en octobre 2012 en plein synode spécial convoqué par le souverain pontife sur «la Nouvelle Evangélisation» un film catastrophiste (et ridiculement irréaliste) sur l’islamisation terminale du Vieux Continent, film présenté comme un document de réflexion. C’est peut-être aussi son sentiment d’impuissance face à un monde dont il ne comprend plus les mutations et à une Europe chrétienne dont il déplore le déclin qui a ainsi incité l’évêque de Rome à redevenir un simple prêtre s’adonnant à la prière et à la théologie.

Par Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du religieux

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