Pourquoi y a-t-il autant de djihadistes en Tunisie, pays du Printemps arabe?

Le récent attentat contre le musée du Bardo à Tunis a attiré l’attention sur la proportion relativement élevée de Tunisiens engagés dans le djihadisme international. Comment expliquer cette situation alors même que ce pays est le plus libéral de la région et que sa révolution est la seule des «Printemps arabes» à avoir réussi? A l’inverse, qu’en est-il de l’Arabie saoudite, dont l’idéologie officielle est le fondamentalisme islamiste qu’elle ne cesse d’exporter, mais où la proportion des djihadistes est moindre? Les Saoudiens sont généralement des idéologues ou des contributeurs financiers, ils sont rarement en première ligne, là où le djihadiste agit en direct.

Autrement dit, le djihadisme est aussi une affaire de classes sociales. A part quelques «cadres», la plupart des djihadistes tunisiens constituent plutôt la piétaille du mouvement. Leur profil social correspond aux déclassés, aux déçus dans leur aspiration sociale, en quête d’une identité ou d’une reconnaissance, indépendamment de leur degré d’instruction. Les mouvements djihadistes, qui disposent de moyens considérables, représentent un attrait non négligeable pour ces jeunes. Ils leur offrent des ressources matérielles mais aussi une forme de «revanche» sur la société qui les a «délaissés», «ignorés» ou «méprisés». Ils leur proposent également l’aventure, la puissance, le pouvoir sur la vie et sur la mort, la publicité et in fine la promesse du paradis.

L’adhésion au djihadisme résulte de trajectoires où la détresse psychologique et sociale est prégnante. Les problèmes sociaux – chômage, marginalisation, précarité économique, frustration – n’ont pas disparu comme par enchantement après la révolution. Certes, tous ces profils n’aboutissent pas à cet engagement – beaucoup de jeunes tentent par exemple le départ clandestin vers l’Europe pour changer de vie –, mais la rencontre de certains d’entre eux avec l’idéologie du djihadisme s’avère décisive.

Les activistes djihadistes ont essaimé en Tunisie dès le lendemain de la révolution. On y a assisté à une volonté de «réislamisation» de la société tunisienne de la part des milieux fondamentalistes, sous le regard bienveillant ou avec la complicité active de plusieurs secteurs du mouvement islamiste Ennahda, alors à la tête du gouvernement provisoire. Plusieurs prédicateurs venus du Moyen-Orient, ainsi que des prédicateurs islamistes locaux, ont allumé les esprits et semé l’idée de la «guerre sainte» contre les «mécréants», principalement les «mauvais musulmans».

Parallèlement, une tentative de contrôle du corps de la société a submergé le pays: ligues pour la promotion de la vertu et la répression du vice, imposition du jeûne du ramadan, condamnation de l’alcool, imams salafistes à la tête des mosquées, incendies des tombes de saints soufis, appel aux châtiments corporels, défense du voile et de la polygamie, menaces de mort contre les artistes et les intellectuels, attaques des locaux des syndicats, agression des enseignants et occupation des locaux universitaires, etc.

La galaxie salafiste-djihadiste a endoctriné des jeunes qui ignoraient tout de cet islam hyper simplifié, mais présenté comme l’«islam des origines». La Tunisie a été déclarée «pays de guerre» par certains groupes djihadistes, dont le mouvement Ansar Al-Charia à l’origine de l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis en 2012.

L’expérience démocratique de la Tunisie gêne. Différentes forces ne désirent pas qu’un tel modèle réussisse. Toutes les raisons y concourent: un Etat et des institutions publiques qui fonctionnent, le statut émancipé de la femme, des expressions culturelles et artistiques diversifiées, des mouvements sociaux larges et affirmés. Cette vigueur de la participation citoyenne, cette puissance de l’activisme social ne se sont pas démenties au lendemain de l’attentat. Les différentes composantes de la société (syndicats, organisations professionnelles, partis politiques, associations) se sont à nouveau réunies dans une coalition pour appeler au refus de la violence et à l’approfondissement de l’expérience démocratique. Parmi eux, nombreux les jeunes qui s’étaient engagés pour la révolution et qui continuent, malgré tous les obstacles, à le faire en se souciant de créativité et d’émancipation.

S’il faut demeurer optimiste face à la capacité de résistance de la société tunisienne, plusieurs questions demeurent posées: comment expliquer l’engagement de jeunes dans une idéologie qui va à l’encontre de la revendication de l’autonomie qui était à l’origine des «révolutions arabes»? Comment adhérer à une violence extrême qui poursuit plutôt la destruction que la construction du lien social? Comment le souci de soi et du monde ne passe plus par le politique mais par un sacré détourné qui fait de la mort donnée la clé de voûte de l’action? Les jeunes djihadistes, dont certains avaient participé à la révolution, prendront-ils conscience un jour de ces enjeux dans leur trajectoire nihiliste?

Mondher Kilani, anthropologue.

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