Prendre l’ascendant sur le Hamas

Par Robert Malley, diplomate et ancien conseiller du président Bill Clinton pour les affaires israélo-arabes, est actuellement chargé du programme Moyen-Orient à l’International Crisis Group (LE MONDE, 23/01/06):

Que faire du Hamas ? Evoquée en coulisse depuis des années, la question désormais est sur toutes les lèvres et de toutes les discussions. Le 25 janvier, à l’occasion des élections palestiniennes, l’organisation islamiste fera son entrée au Parlement. Et de quelle manière : jouissant d’une popularité sans précédent, surfant sur une vague d’élections municipales triomphales, mieux organisée et davantage mobilisée que son concurrent nationaliste, le Fatah, elle est en passe de conquérir un nombre impressionnant de sièges et, sait-on jamais ?, participer au prochain gouvernement. Jusqu’à présent, l’Europe a choisi de ne pas choisir, divisée entre ses membres et préférant le flou à la clarté. Désormais, il va falloir trancher.

L’ambiguïté européenne se comprend. Organisation terroriste, le Hamas est également un mouvement en lequel se reconnaît une partie importante du peuple palestinien. Groupe armé, il dispose aussi d’une vaste infrastructure sociale et caritative. Bien qu’il soit opposé à la stratégie de Mahmoud Abbas, sa coopération est en même temps considérée comme indispensable par le président palestinien. Ennemi juré de l’Etat d’Israël, dont il rejette l’existence, il a pourtant mieux que d’autres — et bien mieux que le Fatah en particulier — adhéré au cessez-le-feu palestinien. Confus, on le serait à moins.

S’en est ensuivie une approche équivoque et fluctuante. Banni en tant qu’organisation terroriste, le Hamas ne peut recevoir d’assistance financière européenne, mais les municipalités aux mains des islamistes continuent de bénéficier dans certaines circonstances d’une aide limitée et indirecte. Des rencontres avec des officiels locaux ont lieu, mais afin de discuter de problèmes d’ordre strictement technique. Avec l’ensemble du quartet (composé également des Etats-Unis, des Nations unies et de la Russie), l’Union européenne aura simultanément et confusément pris position contre la participation de groupes armés aux élections palestiniennes, pour leur déroulement, et contre les efforts israéliens visant à empêcher le Hamas de concourir. Enfin, des discours plus rassurants ont succédé aux menaces de suspendre toute aide à l’Autorité palestinienne si des membres du Hamas s’y joignaient.

Cacophonie aux conséquences prévisibles : illisibilité de la politique européenne ; hostilité accrue de la population palestinienne à l’égard de l’Occident ; coupure de l’Europe d’une frange significative de la communauté locale ; mise en cause de projets humanitaires ; sans compter — comble du paradoxe — le renforcement du Hamas à la faveur d’un réflexe nationaliste qui refuse de se voir dicter ses choix démocratiques. Pis, en s’abstenant de véritable stratégie cohérente à l’égard des islamistes, l’Europe s’est privée des moyens d’influer sur leur évolution ou d’exiger des contreparties à leur intégration institutionnelle. Au total, le Fatah est affaibli, le Hamas renforcé, et les islamistes sont libres de participer aux élections sans la moindre concession politique de leur part.

Il n’est pas question, bien sûr, de retirer le Hamas de la liste terroriste, encore moins d’engager un dialogue de haut niveau avec lui. Pour cela, il faudrait qu’il répudie les attaques contre les civils et renonce à s’opposer à une solution bâtie autour de la coexistence de deux Etats souverains. Mais en attendant, il y a tout intérêt à mettre en oeuvre une politique d’engagement graduelle et conditionnelle, exploitant sa soif de reconnaissance internationale afin de peser sur ses orientations, l’encourageant à se préoccuper de la gestion quotidienne et, surtout, cherchant à lui démontrer les avantages qu’offre la voie politique par rapport à celle de l’action armée.

Pratiquement, cela implique une approche à plusieurs volets. En échange d’une reconduction par le Hamas du cessez-le-feu, l’Union européenne encouragerait contacts réguliers et relations normales avec les municipalités sous contrôle islamiste. En échange d’une séparation organique et vérifiable entre le Hamas et le parti Réforme et Changement, son expression parlementaire, ainsi que d’un engagement dudit parti à s’en tenir à des moyens légaux, l’Union européenne entamerait des relations avec lui. Au lieu d’annoncer le boycott automatique de l’Autorité palestinienne dans le cas où s’y joindrait le Hamas, l’Europe signalerait clairement dans ce cas que toute reprise de la violence par l’organisation enclencherait non seulement la suspension de l’aide financière, mais également des contacts, que ce soit au niveau local ou national, avec le Hamas ou le parti. Quant au dialogue officiel avec le Hamas, il ne surviendrait, on l’a vu, qu’après des changements d’orientation d’une tout autre nature.

Le pari de l’aggiornamento islamiste est un pari risqué, et rien moins que sûr. Malgré ses récents succès municipaux et sa participation électorale, le Hamas garde un pied — ô combien ferme — dans le camp militaire. Malgré la discipline dont il fait preuve, il reste en proie à de multiples pressions internes et externes qui le poussent à renouveler ses attaques. Nul ne peut exclure qu’il cherche tout bonnement un répit après les redoutables assassinats ciblés israéliens qui lui ont ôté son leadership historique. Mais on aurait tort d’ignorer les signes plus prometteurs : l’efficacité de sa gestion municipale ; la coordination avec les Israéliens au niveau local ; le respect de la trêve que lui reconnaissent même les responsables israéliens ; et les déclarations, épisodiques et contradictoires il est vrai, sur l’éventualité de négociations avec Israël, la modification de la charte du Hamas ou la possibilité d’un accord intérimaire à long terme sur la base des frontières de 1967.

Mouvement aux racines anciennes et au regard lointain, le Hamas n’est guère coutumier des bouleversements soudains ou radicaux, et on aurait tort de parier dessus. En revanche, toutes les raisons incitent à le pousser — avec prudence et lucidité — dans l’arène politique et institutionnelle, l’obliger à prendre ses responsabilités, et accroître d’autant le prix qu’il paierait pour un prolongement du chaos ou une escalade de violence. Cela contribuera peut-être — c’est en tout cas la gageure de Mahmoud Abbas — à stabiliser un monde palestinien en plein désarroi, morcelé, délité, en proie aux luttes de clans et de gangs, dépourvu de vision ou de cohérence nationale et dont seule la coopération de toutes les composantes politiques permettra la refondation.

Bien sûr, tout cela n’est au mieux qu’un pis-aller. Avec un véritable processus diplomatique, une intervention internationale plus musclée et exigeante, et l’espoir tangible d’un règlement du conflit, on n’évoquerait sans doute aujourd’hui ni décomposition de l’Autorité ni dynamisme du Hamas. Les torts sont partagés, l’addition essentiellement palestinienne. A défaut de paix entre deux peuples en guerre, peut-être parviendra-t-on à apaiser une population en crise. Cela exigera d’en passer par l’amère pilule islamiste. Mais a-t-on encore véritablement le choix ?