Préoccupante afghanisation du Sahel

L’enlèvement de deux de nos compatriotes jeudi 24 novembre, cette fois-ci au Mali, près de Mopti, fait suite à une série d’enlèvements de nos ressortissants survenus au Niger en septembre 2010 et en janvier 2011. Il souligne la dégradation de la sécurité dans ces régions, où les touristes et les ONG évoluaient il y a peu en toute tranquillité. Ces enlèvements signifient-ils que le nord du Sahel est en voie d’afghanisation, comme l’évoquait en 2010 le quotidien algérien El Watan? Ou avons-nous affaire à une nouvelle forme de banditisme dans laquelle les ressortissants occidentaux seraient devenus un gibier hautement monnayable, tout comme les navires au large de la Somalie ?

Bamako où s’affirme aujourd’hui une nouvelle classe de jeunes entrepreneurs n’est certes pas Kaboul ; heureusement, aucun pays de la région ne joue le rôle déstabilisateur du Pakistan en Afghanistan. Mais ce parallèle avec l’Afghanistan ne doit pas être traité à la légère. Dans les deux cas, en effet, les carences de l’appareil d’Etat dans des régions où historiquement se manifestait de longue date un farouche irrédentisme ont provoqué l’apparition puis l’extension de zones grises où le pouvoir central ne peut pas exercer ses fonctions régaliennes. Dans les deux cas, l’extension des zones grises est accélérée par une crise malthusienne induite par l’écart croissant entre ressources et population. Dans les deux cas, face au chômage des jeunes et à l’absence d’alternatives, se développent tous les trafics.

En Afghanistan, la culture du pavot, extrêmement rentable, est la réponse logique à une crise agraire provoquée dans les vallées montagneuses, par la destruction des systèmes d’irrigation traditionnels. C’est là une conséquence de la “guerre des Soviétiques” puis du manque d’entretien et du désintérêt des donateurs.

Dans un contexte de très forte démographie, le retour du Pakistan de 4 millions d’émigrés a fait déborder le vase à partir de 2002. La reprise de contrôle par les talibans est d’abord le produit de l’absence totale d’Etat en zone rurale, c’est-à-dire de justice et de police. Elle répond aussi à la crise agraire et à la nécessité de protéger les activités liées au trafic de l’opium, seule solution pour sortir de la misère.

Alors, attention à ces zones subsahariennes. Déjà ces régions sont devenues au fil des sécheresses, faute d’Etat et faute d’alternatives économiques pour les jeunes, des zones de non-droit en proie à tous les trafics : cocaïne latino-américaine en transit pour l’Europe, comme l’a révélé l’affaire du Boeing détruit en 2009 sur une piste clandestine du Mali, faute d’avoir pu décoller après avoir livré sa cargaison ; trafic d’essence, de cigarettes et de biens de consommation pour profiter des différences de prix, de subventions et de tarifs douaniers entre l’Algérie et les pays voisins; trafic de véhicules volés en Europe revendus dans tous les pays côtiers; trafic de travailleurs migrants clandestins en route vers les pays du Golfe et l’Europe.

La guerre en Libye a fait refluer vers le Sahel des dizaines de milliers de travailleurs désormais sans emploi et soupçonnés de collusion avec l’armée libyenne. Elle fait aussi refluer des armes en grand nombre. Or, au-delà de la frange subsaharienne particulièrement déshéritée, on peut aussi s’interroger sur la viabilité à terme de pays à très faible potentiel agricole comme le Niger, dont la population explose : 4 millions à l’indépendance en 1960, 16 millions aujourd’hui, 58 millions en 2050, selon les démographes.

Peu importe par conséquent qu’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), avatar du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien représente très peu de choses en termes militaires : peut-être une centaine de combattants dispersés et quelques centaines de sympathisants actifs ? Peu importe que les responsables des enlèvements de nos compatriotes soient des gangs mafieux agissant ou non pour le compte d’AQMI. Il s’agit de toute façon de brandons enflammés qui circulent au-dessus d’un tonneau de poudre ! Dans un tel contexte, retenons les enseignements que l’on peut retirer du désastre occidental en Afghanistan. En premier lieu, retenons que l’approche sécuritaire qui ne se fonde pas sur la reconstruction des institutions régaliennes nationales et sur la construction d’institutions de gouvernance locale démocratiques est vouée à l’échec.

En second lieu, que des programmes de développement massifs sont indispensables pour espérer stabiliser les régions proches des zones grises ; or de tels programmes sont d’autant plus difficiles à conduire que l’économie subsaharienne fondée sur un élevage transhumant et une petite agriculture d’oasis s’est largement effondrée, que les conditions naturelles sont difficiles, les solutions techniques parfois incertaines, et les populations dispersées sur de vastes territoires.

Pourtant difficile ne veut pas dire impossible. La recherche agronomique et les agences de développement qui étudient ces régions depuis un demi-siècle ont de multiples propositions dans leurs cartons pour relancer le développement agricole et pastoral des régions arides. Il est possible d’organiser un retour de l’eau par des aménagements fonciers fondés sur des terrasses, des reboisements, des aménagements de mares temporaires.

Une formation technique aux métiers de base du bâtiment et de la mécanique permettrait aux jeunes de ces régions, où de toute façon une forte émigration régionale est incontournable, d’échapper aux petits boulots dégradants de livreur d’eau ou de gardiens qu’ils exercent dans les villes du Sud. La France, dont l’expertise en matière de développement de ces régions est reconnue, pourrait utilement prendre le leadership des partenaires externes multilatéraux dont les financements sont indispensables en ce domaine. Encore faudrait-il qu’elle ait pour cela, comme les Britanniques en d’autres régions, une politique de coopération cohérente et des instruments financiers appropriés. Mais c’est là un autre sujet…

Par Serge Michailof, professeur à Sciences Po et consultant pour la Banque mondiale.

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