Printemps arabe, automne occidental

On l’a dit, déploré et répété, et on n’a pas fini de battre sa coulpe : pas plus les Européens que les Américains n’ont vu venir les révoltes arabes. Ce n’est pas faute d’avoir été présents dans la région, ni même d’avoir observé, comme l’ont montré les télégrammes du département d’Etat révélés par WikiLeaks – nous étions plutôt bien informés des turpitudes de Ben Ali ou d’Hosni Moubarak. Si demain une ville de province nord-coréenne se soulève, les chancelleries occidentales pourront, sans rougir, avouer leur surprise. Mais ni Tunis ni Le Caire, ni même Tripoli, n’étaient des forteresses impénétrables. Le choix de soutenir les autocrates de la région n’était, simplement, pas le bon.

Moins d’un an après le début de la révolution tunisienne, les Occidentaux ont, cette fois, le sentiment d’être du bon côté, dans les deux événements majeurs qui viennent de marquer, en quelques jours, un point de non-retour en Afrique du Nord : la mise à mort de Mouammar Kadhafi par les forces rebelles en Libye et l’élection à l’Assemblée constituante de Tunisie, à laquelle ont participé 90 % des électeurs. L’Union européenne et les Etats-Unis ont même chacun leur “M. Printemps arabe”, pour gérer les transitions de cette partie du monde que l’on appelle, à Washington, non plus le “Grand Moyen-Orient” comme à l’époque où George W. Bush pensait y répandre la démocratie dans le sillage de l’invasion irakienne, mais le “MENA”, initiales de “Middle East and North Africa”.

L’Européen, Bernardino Leon, nommé en juin par la haute représentante de l’UE pour les affaires extérieures, Catherine Ashton, est un diplomate espagnol doté d’une solide expérience dans le monde arabe. L’Américain, William Taylor, n’a été nommé, lui, qu’en septembre. Ancien ambassadeur en Ukraine, il a aussi dirigé les opérations de reconstruction en Irak et aidé à coordonner l’aide internationale à Kaboul.

Curieusement, alors que l’Europe et les Etats-Unis ont participé ensemble aux opérations militaires contre les forces kadhafistes en Libye, les deux hommes ne se sont pas encore rencontrés. Peut-être, après tout, n’est-ce pas si curieux. Surpris par l’explosion populaire dans le monde arabe, les Occidentaux ont beaucoup de mal à retrouver leurs marques dans une région où l’ordre ancien s’effondre sans que les contours du nouvel ordre puissent encore être définis. Réunis à Washington, les 27 et 28 octobre, par l’Institut d’études stratégiques de l’UE pour évoquer ensemble une vision transatlantique du “printemps arabe”, responsables et experts européens et américains se sont surtout trouvés pareillement démunis face aux incertitudes du “MENA”.

Démunis politiquement, devant une dynamique qui leur échappe largement, et démunis financièrement à un moment où l’on ne parle, de part et d’autre de l’Atlantique, que de réductions budgétaires.

Les choses peuvent être formulées avec plus ou moins de nuances, suivant qu’elles le sont par des Américains ou des Européens, mais l’extase un tantinet naïve qui a accueilli les premières images de la place Tahrir s’est définitivement dissipée. Le mouvement arabe a commencé sans nous, rappelle sobrement Philip Gordon, adjoint d’Hillary Clinton pour les affaires européennes : “On n’en a choisi ni le lieu ni le moment. On essaie de le soutenir, mais on se met le doigt dans l’oeil si l’on pense que nous pouvons le contrôler.”

Bien sûr, il y a eu l’intervention militaire transatlantique en Libye, saluée des deux côtés comme un formidable succès, même si on ne sait plus très bien qui en créditer, selon qu’on écoute les Français ou les Américains. Mais, aujourd’hui, ce sont les défis de l’après-Kadhafi, de l’après-Moubarak et de l’après-Ben Ali qu’il faut affronter, sans parler des inconnues syrienne et yéménite. Et, pour l’instant, on les affronte modestement, avec l’héritage du soutien aux anciens régimes qui nous colle à la peau, et une politique plus qu’ambiguë à l’égard d’autres régimes encore en place, comme l’Arabie saoudite. “Le fardeau du “deux poids et deux mesures”, accuse l’Américain Robert Malley, de l’International Crisis Group, pèse lourdement sur notre capacité à agir dans la région.”

Loin des postures triomphales de 1989 et de la fin de la guerre froide, les Européens s’expriment, aujourd’hui, surtout sur le mode interrogatif à propos de ce monde arabe nouveau. “Que voulons-nous faire ? Quel but poursuivons-nous ?, demande Pierre Vimont, directeur de cabinet de Catherine Ashton. Comment traitons-nous avec les différents mouvements d’opposition, les nouveaux dirigeants qui émergent ? Jusqu’où allons-nous ? Comment gérons-nous les partis islamistes ? Sommes-nous dans une bonne position pour agir ensemble”, Américains et Européens ?

Aux doutes sur la stratégie à mettre en oeuvre s’ajoute la prise de conscience que, dans cette région aussi, l’environnement géopolitique a changé.

Habitués à des liens privilégiés avec les régimes de certains pays arabes, les pays occidentaux se retrouvent soudain en compétition avec de nouveaux acteurs, Turcs, Chinois, Qataris, Brésiliens, Indonésiens. Comment se coordonner ? Et, d’ailleurs, ces nouveaux acteurs souhaitent-ils être “coordonnés” ? En filigrane dans les prises de position des Occidentaux apparaît une division du travail, comme s’ils s’étaient répartis des zones d’influence au Moyen-Orient : le “ME” du MENA pour les Américains (Egypte, Proche-Orient, pays du Golfe), le “NA” pour les Européens (Maghreb, Libye). Héritage du passé, sans doute, mais les Occidentaux ont-ils la situation si bien en main pour prétendre se répartir la région ?

Robin Niblett, directeur du think tank britannique Chatham House, s’étonne qu’Européens et Américains continuent à raisonner en termes de “Comment réformer les pays arabes, comment les aider à changer”, au lieu de proposer des mesures audacieuses pour une intégration économique. Pour l’instant, redoute-t-il, “nous n’offrons pas grand-chose, nous ne demandons pas grand-chose. Et nous n’en tirerons pas grand-chose”.

Sylvie Kauffmann

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