Prix Nobel : les habits neufs du libéralisme

Oliver Williamson, l’un des prix Nobel d’économie 2009, est le pape de ce que l’on appelle en économie le courant néo-institutionnaliste. Ce dernier a tenté de rendre la théorie néoclassique plus réaliste en relâchant un certain nombre d’hypothèses invraisemblables, telles le comportement hypercalculateur des individus, ou inhérentes à l’information dont ils disposent. Oliver Williamson est présenté comme l’économiste de la complexité, relativisant le rôle du marché, en accord avec l’air du temps. Cet éloge masque la réalité : sous un jargon apparemment scientifique, les travaux de Williamson ne défendent pas n’importe quel capitalisme, ils légitiment l’ordre établi du capitalisme financier.

Le monde de Williamson est un monde néoclassique sophistiqué : il rassemble des agents dotés d’une rationalité limitée, et qui réalisent des transactions dans un contexte d’incertitude. Les actifs physiques échangés au cours de ces transactions sont dotés d’un certain degré de spécificité. Lorsque le degré de spécificité du capital investi est faible (pour produire des biens standardisés), le marché concurrentiel mettant en présence une multitude de petits producteurs et demandeurs reste le plus efficace. Lorsque le degré de spécificité est moyen et la fréquence des transactions forte, les grandes entreprises ont intérêt à nouer des liens durables avec leurs sous-traitants dans le cadre de ce que l’auteur qualifie de «gouvernance bilatérale». Lorsque la spécificité est moyenne et la fréquence occasionnelle (exemple la construction de bâtiments), les contractants ont intérêt à l’intervention d’un tiers (un architecte en l’occurrence) dans le cadre d’une «gouvernance trilatérale». Enfin, lorsque la spécificité de l’actif est forte, la forme de «gouvernance unifiée» serait la plus appropriée : ce cas de figure est précisément celui de l’entreprise cotée financiarisée, aujourd’hui décriée.

Pour Williamson, cette structure intégrée et contrôlée par le fonds de pension est au contraire la plus efficace. A l’en croire, de tels actionnaires investissent dans des actifs spécifiques – tels que l’économie de la connaissance – susceptibles d’engendrer ce qu’il nomme une «quasi-rente organisationnelle», c’est-à-dire le surprofit. Or, c’est, selon ses propres termes, la menace de «hold-up» sur cette quasi-rente de la part des gestionnaires et des travailleurs qui est de nature à réduire les engagements des actionnaires dans ces activités porteuses d’avenir. En clair, si l’on veut éviter le sous-investissement dans «l’économie de la connaissance», il faut confier le contrôle du conseil d’administration aux actionnaires.

Ainsi la nouvelle idéologie dominante justifie-t-elle que le développement des nouvelles technologies ne puisse s’opérer hors du cadre d’entreprises financiarisées ayant mobilisé en Bourse et à dessein les fonds propres nécessaires. Oliver Williamson hétérodoxe ? Marx se retournerait dans sa tombe. Dans sa théorie de la valeur travail, l’ouvrier, seul créateur de richesses, est exploité parce qu’il est dépossédé d’une partie de son travail, celle alimentant la plus-value. Dans «la nouvelle économie institutionnelle» de Williamson, c’est le fonds de pension qui crée de la «valeur actionnariale» et qui se voit spolié par l’ouvrier si celui-ci, par bonheur, parvenait à obtenir une augmentation de salaires !

Les deux ouvrages phares de Williamson (Marchés et hiérarchies et les Institutions du capitalisme) ont été écrits en 1975 et 1985 en réaction aux critiques formulées par les économistes radicaux américains, contestant l’efficacité de la hiérarchie dans l’entreprise et reprochant à la théorie néoclassique de n’avoir pas de théorie de la firme. Pour railler la gauche universitaire américaine, il n’aura fait qu’ajouter l’idée mainstream de ces vingt dernières années selon laquelle, de toutes les formes d’entreprises, c’est la société cotée en Bourse qui doit à tout prix être préservée. Ce message n’est en rien progressiste, à l’heure où sévit la crise et gronde la contestation du capitalisme financier.

Lilêm Hoang-Ngoc, économiste, député européen.