Programme alimentaire mondial : un Nobel contre la «dépolitisation de la faim»

Lors d'une livraison de denrées alimentaires, à Mogadiscio, en Somalie, en 2011. Photo AP
Lors d’une livraison de denrées alimentaires, à Mogadiscio, en Somalie, en 2011. Photo AP

Récompensées pour la douzième fois par le prix Nobel, les Nations unies (agences ou personnes liées) se voient félicitées ce 9 octobre pour le Programme alimentaire mondial (PAM), qui œuvre «à éradiquer la faim dans plus de quatre-vingts pays». La présidente du comité Nobel, Berit Reiss-Andersen a souligné l’effort «de lutte contre la faim, la contribution à l’amélioration des conditions de paix dans les zones touchées par les conflits et le rôle moteur joué dans les efforts visant à empêcher l’utilisation de la faim comme arme de guerre.» Elle a dit souhaiter valoriser les solutions multilatérales au moment où les égoïsmes ne cessent de déchirer le tissu de la solidarité mondiale.

Contributions volontaires

Depuis que la faim a été conceptualisée par le géographe et biologiste brésilien Josué de Castro dans les années 1940, les Etats ont pris conscience de l’urgence à traiter ce drame, notamment après la Seconde Guerre mondiale. Les Nations unies se sont alors démenées pour aider à surmonter les effets dramatiques de cette «arme de guerre» utilisée sur de nombreux conflits qui ont éclaté dans le dernier demi-siècle. Le PAM a été créé à cet effet en 1962 et intégré trois ans plus tard à l’ONU à Rome auprès de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) et le Fonds international de développement agricole (FIDA). Il est, de fait, pour les Nations unies une des agences opérationnelles sur le terrain. Mais sur les fonts baptismaux du PAM, l’insistance de Dwight Eisenhower à voir naître le PAM a fait grincer des dents. N’a-t-on pas accusé l’ancien président américain d’avoir poussé l’ONU à acheter les surplus agricoles des Etats-Unis pour les distribuer aux pays en développement qu’on appelait alors le tiers-monde?

La première mission du PAM l’a conduit en Iran, victime d’un séisme en 1963. Progressivement, il a mis en place des mesures structurelles, comme l’alimentation des enfants à l’école. Actuellement, un peu plus d’un million de femmes et d’enfants de moins de cinq ans sont aidés par des programmes nutritionnels en Syrie et dans une dizaine de pays d’Afrique subsaharienne, du Soudan à la République démocratique du Congo. On a longtemps persiflé sur la médiocre alimentation apportée aux populations. Aujourd’hui, le PAM affiche un grand soin apporté aux besoins spécifiques de femmes enceintes ou allaitantes, une plus grande préoccupation sur les régimes alimentaires locaux, voire la prévention et l’hygiène.

Le PAM n’a toujours été financé que par des contributions volontaires. Il a levé huit milliards de fonds pour l’année 2019. Il a assisté près de cent millions de personnes dans quatre-vingt huit cette même année en distribuant quinze milliards de rations sans parvenir à éradiquer la faim.

Secoué par le Covid-19

Depuis le printemps, la crise du Covid-19 a été marquée par une recrudescence de la faim selon le dernier rapport de la FAO (conjoint avec le PAM, l’OMS, l’Unicef, l’IFAD) du 13 juillet alors que l’agriculture mondiale produit suffisamment de denrées alimentaires. Avec près de sept cents millions de personnes, soit près de 9% de la population mondiale, la part des humains touchés par la faim devrait progresser de dix points durant la prochaine décennie. Rien que pour 2020, le SARS-CoV-2 fera plonger un peu plus de cent millions de personnes dans la faim. Pour l’instant, ce sont les Asiatiques qui sont affectés (près de quatre cents millions) mais la croissance est exponentielle en Afrique et un peu moins en Amérique centrale. A leurs risques et périls, les humanitaires du PAM vont à leur rencontre aussi bien avec des ânes, à dos de chameau, d’éléphant voire des hélicoptères.

En amont des interventions de terrain, les quarante-cinq organisations humanitaires partenaires du PAM disposent d’une batterie de cent avions de fret, de trente navires et de cinq mille six cents camions qui permettent, en cas d’urgence, d’acheminer de considérables volumes de fournitures médicales d’urgence, masques et ventilateurs compris. Une fois sur place, le PAM construit quand les conditions le permettent des hôpitaux de campagne, en Afrique notamment, d’où les évacuations médicales avec des ambulances aériennes sont possibles. Ce printemps, ce sont 14 500 m3 de marchandises liées à la Covid-19 à 129 pays d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Amérique latine. «Des cargaisons suffisantes pour remplir 120 Jumbo Jets en attente de transport dans les semaines à venir», selon l’agence onusienne.

Une agence menacée

Tout n’est pas simple, loin de là. Le PAM a de nombreuses fois menacé d’arrêter ses vols humanitaires, faute de financement. En juillet dernier, la flotte aérienne du PAM a failli être clouée au sol, en partie du fait des interdictions de voyager et de la fermeture des frontières qui ont provoqué des «cauchemars logistiques pour l’acheminement de l’aide humanitaire et du personnel», selon la revue des Nations unies Africa Renewal.

La logistique du PAM est une orfèvrerie géopolitique qui prend appui sur des «centres d’aide mondiaux» situés en Belgique pour l’Europe, en Chine pour l’Asie, mais aussi à Dubaï et dans les Emirats arabes unis dont la position géographique centrale est un atout. Des centres régionaux sont installés au Ghana pour l’Afrique de l’Ouest, en Ethiopie pour l’Est, en Afrique du Sud, en Malaisie pour l’Asie du Sud-Est, au Panama pour l’Amérique centrale.

«Le Programme alimentaire mondial aurait été un lauréat légitime sans la pandémie, mais la pandémie et ses conséquences renforcent absolument les raisons de l’attribution de ce prix», a justifié Mme Reiss-Andersen. Tout en rappelant que la guerre reste la principale responsable de la faim, le directeur général du PAM, l’Américain David Beasley ne mésestime pas le rôle de la pauvreté et la difficulté à dépasser une forme de fatalité que déplore Hélène Botreau, chargée de plaidoyer au sein de l’ONG Oxfam: il faut éviter une «dépolitisation de la faim» qui freine considérablement les financements. Les Nations unies ont plaidé, depuis le printemps, pour engager des fonds supplémentaires, pointant que 9% seulement des fonds nécessaires avaient été récoltés pour répondre à la crise actuelle.

Manière de remettre la question humanitaire à l’agenda politique des Etats. Car Thomas Phiri, porte-parole du PAM à Genève, craint qu’une «pandémie de la faim» ne s’additionne à celle du Covid-19. Les vertueux Norvégiens prient ainsi les Etats de mettre la main à la poche sans tarder.

Gilles Fumey, géographe (Sorbonne-Université, CNRS).

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