Putschistes africains et enjeux de développement

Manifestation contre la présence militaire française au Niger. Niamey, septembre 2023. — © ISSIFOU DJIBO / keystone-sda.ch
Manifestation contre la présence militaire française au Niger. Niamey, septembre 2023. — © ISSIFOU DJIBO / keystone-sda.ch

Les putschs militaires se multiplient en Afrique subsaharienne, au Gabon, en Guinée et au Sahel (Tchad, Niger, Burkina Faso, Mali). A chaque fois, la France néocoloniale est critiquée pour son contrôle des Etats concernés et de leurs ressources naturelles. Critiques connues et fondées, mais les crises africaines, soixante ans après les indépendances pleines d’espoir, ne doivent pas tout à la seule «Françafrique» (au Soudan par exemple). Un indicateur des échecs en cours: les 17 Objectifs de développement durable (ODD) adoptés par tous les pays de l’ONU – dont ceux d’Afrique – en 2015 pour éliminer la faim et la pauvreté, améliorer l’accès à une éducation de qualité, à l’égalité des sexes et soutenir la lutte environnementale sont bien loin d’être atteints. «La faiblesse des Etats aggrave l’instabilité de l’Afrique et la corruption délégitime l’action de l’Etat», souligne Cristina Duarte, secrétaire générale de l’ONU pour l’Afrique.

Le défi de la démographie

Un des défis majeurs en Afrique subsaharienne touche la démographie: au Sahel, les taux de fécondité sont parmi les plus élevés au monde: 6,7 enfants par femme au Niger, 5,4 au Mali et au Tchad. Les 20 pays où les taux de fécondité sont les plus élevés sont tous africains, sauf l’Afghanistan. Les populations du Mali et du Niger vont doubler d’ici à 2050, tout comme celle du Nigeria, pays africain le plus peuplé (190 millions aujourd’hui contre 410 millions attendus en 2050, pour 2,5 milliards d’Africains), avec un chômage qui affecte 50% des jeunes. La population de l’Afrique est très jeune: 40% a moins de 15 ans (contre 15% dans l’Union européenne ou en Suisse). Et cette croissance est célébrée par certains dirigeants africains qui se réjouissent d’une Afrique de près de 4,5 milliards de personnes à l’horizon 2100, soit 40% de l’humanité (contre 1,3 milliard et 17% en 2020).

Comme déjà réalisée en Asie, en Amérique et en Europe, la «transition démographique» (soit la période de baisse des taux de natalité et de mortalité) s’engage peu à peu aussi en Afrique subsaharienne, ce qui implique notamment une amélioration du statut des filles et des femmes avec un recul de l’âge du mariage, une planification familiale, une scolarisation généralisée avec vie professionnelle… Ces réformes fondamentales avec des budgets et des campagnes d’envergure ne sont pas les priorités des putschistes ni des gouvernements corrompus. Active sur place, la coopération suisse rappelle avec raison: «Pas d’aide efficace sans démocratisation». Des ONG suisses sont aussi actives au Sahel avec des équipes locales: Solidar au Burkina Faso – engagée dans la lutte contre l’exploitation des enfants dans les mines d’or ou les champs de coton – ou Swissaid au Niger, engagée dans l’agroécologie en mobilisant les populations villageoises.

Lutter contre l’hémorragie de capitaux

La cohérence implique aussi de lutter contre l’hémorragie de capitaux illicites (corruption, évasion fiscale…) qui gangrènent les économies africaines, avec des pertes considérables de l’ordre de 75 milliards d’euros, l’équivalent de l’aide publique au développement et des investissements directs étrangers. Et la lutte climatique passe par une réglementation des pratiques destructrices, polluantes, des grandes multinationales des matières premières et des minerais, dont certaines sont basées en Suisse (Glencore, Trafigura, Gunvor…).

Reste la question migratoire qui inquiète tant en Europe: en quête d’emploi ou de sécurité, les jeunes s’établissent dans les espaces urbains (Niamey, la capitale du Niger, va doubler sa population pour atteindre 2,7 millions d’habitants en 2035) ou migrent vers les pays côtiers (Côte d’Ivoire, Nigeria). L’Afrique de l’Ouest accueillait en 2020 près de 8 millions de migrants originaires de la région et la plupart y restaient. D’autres (moins de 10%) émigrent souvent dans des conditions difficiles vers l’Afrique du Nord, l’Europe ou l’Amérique du Nord.

Plutôt que de soutenir des putschistes et des régimes corrompus, l’Occident tant décrié mais aussi la Russie, la Chine, l’Egypte et les pays du Golfe, nouveaux membres des BRICS, devraient soutenir la concrétisation des 17 Objectifs de développement durable qu’ils ont tous approuvés au sein de l’ONU. Une belle unité retrouvée.

Mario Carera, vice-président du PS60+, membre de commissions internationales du PSS et PS européen.

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