Quand l’Afrique déstabilisera le monde…

Rue de Dakar. Sénégal, 28 juillet 2017. © SEYLLOU

L’écrivaine sénégalaise Ken Bugul (de son vrai nom Marietou Mbaye Bileoma), qui a reçu le Grand Prix de l’Afrique noire et est officier des Arts et des Lettres de la République française, veut secouer tous ceux qui s’inquiètent de l’avenir de l’Afrique: «Le continent noir va déstabiliser le monde!» Dans un article saisissant paru le 1er septembre dans la Neue Zürcher Zeitung, elle accuse les élites africaines de nombreux maux, demande de réduire l’aide au développement et de mieux la cibler.

Perte d’identité

Les jeunes générations sont désorientées, explique Ken Bugul, car elles grandissent au milieu de la corruption et de la mal-gouvernance, dans une société de plus en plus matérialiste à laquelle elles sont mal préparées et n’ont pas les moyens de participer. Ces nouvelles générations représentent souvent la moitié des sociétés africaines et n’ont ni vraie formation scolaire, ni profession. L’écrivaine sénégalaise explique que dans son enfance, qui n’était pas facile, elle a pourtant été à l’école, et si elle avait parfois faim, elle se contentait de lire un poème ou de regarder un beau paysage comme nourriture, car elle avait les capacités mentales de surmonter cela. D’après elle, les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus cette capacité ni la chance de pouvoir apporter du pain sur la table. Si ces problèmes ne sont pas pris au sérieux, «le continent noir va déstabiliser le monde, les flots des migrants vont augmenter et personne ne pourra les retenir».

La perte d’identité des sociétés africaines et le manque de perspectives de la jeunesse aboutissent à des conflits interafricains. Cet état de fait est aggravé par les changements climatiques qui affectent particulièrement les pays pauvres. Ken Bugul insiste: «Nous avons les Chinois, les Indiens, les Russes, les Turcs. Au moins les Européens essayaient de bien faire leur travail, même si cela ne réussissait pas toujours. Mais les Chinois, ils s’en fichent, cela leur est égal si des dictateurs tuent leur peuple. Ce n’est pas leur problème. Ce sont eux qui ont introduit massivement la corruption, car ils mettent toujours de l’argent sur la table… Ils ont construit des stades, des routes, des infrastructures, mais ce qu’ils veulent en fait, ce sont nos richesses naturelles et notre sol.»

Des crédits plutôt que des dons

L’Afrique est en train de brader sa terre. La moitié de Madagascar a été vendue. Et que dire des banques, de l’énergie, des télécommunications, tout est dans des mains étrangères, s’irrite l’écrivaine: oui, l’Afrique se vend grâce à la corruption! Ainsi, dans le village où elle a grandi, les gens pratiquaient l’agriculture de subsistance, ils avaient assez à manger et étaient en bonne santé. Mais cette agriculture est menacée par les multinationales de l’agroalimentaire.

Les évêques du Mozambique, peut-on ajouter, ont écrit en mai une lettre pastorale dénonçant les mêmes fléaux. Ils rappellent que 56 millions d’hectares de terres africaines ont été vendues ou louées par des étrangers entre 2000 et 2013. Au Mozambique, ces achats sont opérés par l’Etat du Brésil ou des sociétés brésiliennes. Or la loi mozambicaine interdit la vente ou la cession des terres à des entreprises ou Etats étrangers… Des familles entières sont ainsi dépossédées et vont augmenter la population des bidonvilles.

Quand Ken Bugul se promène dans les rues de Dakar, elle voit des centaines d’enfants des écoles coraniques qui mendient de l’argent et à manger, des centaines d’autres qui dorment dans la rue. «Où est l’Etat, s’indigne-t-elle, nous nous trouvons au milieu d’une tragédie!» La Sénégalaise plaide pour des crédits à la place de dons, cela force les gens à s’aider eux-mêmes, à être responsables. Un gouvernement qui finance des projets avec l’argent des impôts a le droit de savoir comment ils fonctionnent, de les contrôler. Un contrôle que les Européens, vu leur passé colonial, n’aiment pas avoir. Elle demande d’investir surtout dans l’éducation et la formation professionnelle comme le fait la Coopération suisse au développement pour renforcer la société civile. Elle n’en peut plus de toutes ces injustices, «de voir de jeunes Africains ayant faim côtoyer d’autres Africains gros et gras, avec leurs ors et leurs poches pleines d’argent. Les Européens ne sont plus notre problème, ce sont les Africains qui le sont.»

Christine von Garnier, sociologue et journaliste.

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