Quand pourrons-nous enfin parler d’Israël en dehors du conflit israélo-palestinien ?

J’avais cru qu’on pouvait enfin parler d’Israël, comme de l’Egypte, en dehors du conflit israélo-arabe. Parler de la société israélienne, de ses rêves et des conflits qui la traverse. Or, voilà que j’apprends que des attentats terroristes ont eu lieu, près d’Eilat, encore des morts, encore des blessés.

L’œuvre des jusqu’au-boutistes qui involontairement peut-être viennent au secours du gouvernement israélien en difficulté avec sa population. Un acte cependant qui vise Mahmoud Abbas et son projet de proclamation d’un Etat Palestien dans les frontières de 1967. Car, ceux qui tuent, quelle que soit leur appartenance, veulent toute la Palestine. Comme le montrent les cartes de la région vendues à Gaza.

Khaled Mechaal que nous avons, Clara Halter et moi même, rencontré à Damas pour lui parler de Gilad Chalit nous avait prévenus : il y a parmi les Palestiniens des groupes plus extrémistes encore que le Hamas. Je soupçonne l’Iran d’avoir aidé cette attaque terroriste pour détourner l’attention des médias de la Syrie dont l’effondrement serait tragique pour Ahmanidejad.

Cela ne devrait pas nous empêcher de nous pencher enfin sur la société israélienne comme nous l’avons fait avec l’Egypte à partir de la révolte de la place Tahrir.

Israël est né d’une longue lutte armée des juifs de Palestine contre l’occupant Ottoman d’abord, Britannique ensuite. Mais pour ceux qui l’ont proclamé, Israël représentait avant tout le premier pas dans la réalisation d’un projet, un vieux projet messianique d’une société exemplaire, égalitaire et sans exploitation de l’homme par l’homme.

Théodore Herzl le fondateur du sionisme politique le dit en toute lettre dans son livre L’Etat des juifs (1896). Il y réclame déjà la journée de travail de huit heures, la syndicalisation des travailleurs, une protection sociale pour tous, l’interdiction de l’exploitation de la main d’œuvre locale ou étrangère, un même salaire pour tous et le droit de vote pour les femmes… Eh oui ! Aussi il n’est pas étonnant que la Histadrouth, la puissante centrale syndicale juive, se crée cette même année 1896, plus de cinquante ans avant la proclamation d’Israël, un événement inimaginable dans cette Palestine de la toute fin du XIXe siècle occupée par les Turcs.

Cette centrale syndicale crée à son tour un fonds d’entraide aux chômeurs et une agence pour l’emploi, mais aussi l’un des premiers théâtres dans le pays Haohel, une maison d’édition Am Oved, un quotidien Davar, un club sportif Hapoel et en 1926, Tnouva considérée comme l’une des plus grandes coopératives agricoles du monde. Quant à la Koupat Holim, la sécurité sociale, elle naît en 1933.

Aujourd’hui plus de deux millions d’individus y adhèrent. Le premier Kibboutz, Degania, voit le jour en 1907. Depuis, des centaines de ces micros sociétés collectives apparaissent dans le pays. Sociétés qui ne connaissent pas l’argent et où on partage parmi ses membres le produit du travail.

L’université hébraïque sur le mont Scopus à Jérusalem est inaugurée en 1925, vingt-deux ans avant la proclamation de l’Etat d’Israël et l’Institut des recherches Weitzmann à Rehovot, en 1939. La même année s’ouvre le plus grand centre médical au Proche-Orient, l’hôpital Hadassa.

Bref ce fut un vrai Etat longtemps avant la proclamation de l’Etat. Etat que Arafat admirait et qu’il aurait aimé reproduire du côté palestinien. Sauf que l’Etat que les juifs tentèrent de bâtir, n’était pas pour eux un Etat comme les autres. Israël devait avant tout être à leurs yeux un Etat juste. Certes les juifs n’ont pas tout réussi mais le rêve d’un voyage, c’est déjà un voyage.

Or voilà que ce voyage fut brusquement interrompu le 4 novembre 1995 par l’assassinat d’un homme grandi dans le Kibboutz Ramat-Yohanan et qui venait de signer la paix avec les Palestiniens, Itzhak Rabin. L’assassin était un jeune fanatique religieux, Yigal Amir.

LE RÊVE INTERROMPU

Au cours des quatre mille ans de l’histoire juive, l’assassinat de Itzhak Rabin n’a qu’un seul précédent : l’homicide de Guedaliah, gouverneur de Judée en 586 avant notre ère. Au lendemain de l’exil vers Babylone d’un grand nombre de Judéens déportés par le roi Nabuchodonosor, Guedaliah ben Ahikam fut désigné pour redonner un souffle au pays meurtri. C’était un esprit réaliste et fort. On l’accusa de brader le pays à l’étranger. Il fut assassiné par un opposant juif, un certain Ishmaël ben Netanya. Choqué par ce crime et encouragé par le prophète Jérémie, le peuple instaura un jeûne en souvenir du gouverneur exécuté. C’est le jeûne de Guedaliah.

Mais après l’assassinat de Rabin, nul jour de jeûne ou de commémoration. Pourquoi ? Ceux qui ont pris la place de Rabin à la tête d’Israël, tel Benjamin Netanyahu ne le crurent pas nécessaire. En bon élève de Reagan et Thatcher, ils voulurent tout d’abord transformer Israël en un pays capitaliste et libéral. Un pays “normal”. Ils ont réussi… à la Bourse. Mais la société israélienne, l’héritière des prophètes ne pouvait pas longtemps se contenter des bons points à la Bourse. Face à l’injustice sociale, il fallait qu’elle réagisse.

François Truffaut a dit un jour devant moi qu’il aimait les juifs car ils se réveillaient tout les matins en colère. J’ai fini par me demander si les Israëliens étaient encore des juifs. Leur révolte prouve que j’avais tort d’en douter.

Et la Paix dans tout cela? Les centaines de milliers de manifestants qui arpentent les rues des villes israéliennes découvriront tôt ou tard que les milliards de shekels dépensés dans la construction dans les territoires auraient suffi à construire des maisons et même des villes nouvelles dans le Neguev ou en Gallilée pour tous ceux qui n’ont pas à se loger.

Aux israéliens attachés à la Bible et qui savent que c’est à Hebron qu’Abraham avait acheté il y a quatre mille ans son premier lopin de terre au Hittite Ephron, je rappelle qu’il a acheté la Paix au roi des Phillistins, Abimelekh, près d’un puis dans le Neguev, puis d’où jaillit des siècles plus tard la ville de Beercheva, lieu où les israéliens, les descendants d’Abraham, viennent de manifester leur colère.

La coalition hétéroclite de droite composée de néo-conservateurs à la manière américaine, de juifs d’origine russe aux réflexes soviétiques et des ultra orthodoxes, aujourd’hui au pouvoir à Jérusalem, pourra-elle tenir longtemps encore face à cette colère ? A-t-elle le début d’une réponse, elle qui n’est d’accord que sur la politique étrangère et l’attitude face aux Palestiniens ? Or c’est la politique intérieure qui l’interpelle. Si le mouvement de contestation ne s’essouffle pas, ce gouvernement ne peut que sauter. Je ne vois pas ces différentes composantes trouver une réponse commune aux revendications des Israéliens. Alors, peut-être le rêve d’un Israël juste, interrompu il y a seize ans, se remettra-t-il en marche.

Marek Halter, écrivain.

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