Quatre mesures pour sauver l’euro

Il est vraisemblable que nous n’avons pas connu de situation aussi grave et complexe depuis 1929. Ce qui se profile est plus difficile à gérer que ne le furent la crise des subprimes et celle de Lehman Brothers, parce que s’y mêlent, des deux côtés de l’Atlantique, des considérations géopolitiques tout aussi importantes que traditionnelles d’une crise de surendettement.

La situation est grave pour l’Europe, mais aussi pour le reste du monde. Car qui pourrait imaginer que le ralentissement de la croissance mondiale ne s’accélérerait pas de manière significative si les marchés, confrontés à une incertitude inégalée, plongeaient ? D’où l’importance de la réunion du jeudi 21 juillet qui, souhaitons-le, devrait arriver à exprimer la volonté de la zone euro de traduire ses engagements dans les faits.

Car là est le paradoxe. Les gouvernements de la zone ont en effet annoncé un engagement sans précédent, ce qui est une initiative positive, mais dont l’Union européenne perd le bénéfice par la difficulté à passer de l’intention à l’acte. C’est la raison pour laquelle il nous semble que les quatre propositions suivantes permettraient de conjurer les menaces réelles sur l’existence de l’euro. Il s’agit en fait plus de politique que de mesures techniques : ce qui est en jeu, c’est un conflit sans merci entre une partie des acteurs des marchés et les Etats européens.

Les premiers ont pour volonté explicite et rationnelle de faire disparaître la monnaie européenne sans prendre en compte les conséquences dramatiques qui en découleraient. Parce que le fameux effet de domino jouerait à l’échelle mondiale, et sur l’économie réelle (croissance et emploi) : défaut de la Grèce, crise de confiance en l’euro, hausse des taux d’intérêt en Europe et ralentissement brutal de la croissance, contre-coup aux Etats-Unis déjà affaiblis par l’endettement public et le psychodrame entre le président et le Congrès à propos du relèvement du plafond de cet endettement, finalement ralentissement significatif de l’économie mondiale avec des pays émergents dont l’activité reste très tournée vers les exportations.

C’est cela qu’il faut éviter, en prenant des décisions immédiates et en s’engageant sur des mesures à six mois, car il faut du temps pour les mettre en oeuvre. La première décision à prendre a été évoquée par le Cercle des économistes il y a quelques jours et par le commissaire chargé des services financiers, Michel Barnier.

Il s’agit d’interdire la notation des agences sur les dettes souveraines pour les pays qui font l’objet d’un plan de soutien. A bien y réfléchir, il y a là une évidence et l’affirmation du primat des décisions de gouvernements élus sur des acteurs techniques. Mais comme cela n’est pas aisé, il faut demander au Fonds monétaire international qui est déjà prêt et légitime à fournir ses propres appréciations sur la Grèce ainsi que sur les autres pays en risque.

La deuxième mesure, en réalité déjà mise en oeuvre mais de manière peu explicite, consiste à faire de manière massive et temporaire un quantitative easing à l’européenne. Selon cette formule, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds européen de stabilité financière interviendraient sur les obligations grecques sur le marché primaire, comme sur le marché secondaire, ou en prêtant à la Grèce de quoi racheter sa propre dette. La mesure n’a rien d’original. C’est le fait de lui donner l’ampleur et la publicité voulues qui permettra de lutter contre des mouvements spéculatifs incontrôlés. Tout cela pourrait être fait rapidement. Les autres mesures sont, elles aussi, assez simples, mais supposent un travail préalable de quelques mois.

L’annonce d’un calendrier précis les concernant appuierait la résolution sans faille de défendre la monnaie européenne. L’idée d’un ministre des finances européen a été évoquée par le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, mais elle soulève des débats byzantins sur le fédéralisme dont il est impossible de sortir de manière rapide et consensuelle. Aussi, à court terme, il nous faut un chef des forces économiques de la zone euro capable de réagir heure par heure aux évolutions d’une situation dont l’issue est encore bien incertaine. En réalité, nous avons besoin d’une personnalité dont le Conseil jugerait que l’autorité est suffisante pour pouvoir proposer des réactions de marché en temps réel.

La quatrième mesure, elle aussi, est plus simple qu’il n’y paraît. Il faut annoncer que la zone euro émettra des euro-obligations (eurobonds) permettant de disposer d’un trésor de guerre pour s’imposer face à une spéculation brutale, mais aussi de financer des projets de croissance dont l’UE a grand besoin. C’est d’un discours politique, réaliste et pragmatique que nous avons besoin. Les euro-obligations seraient la marque d’une solidarité réelle et limitée, qui ne déresponsabilise pas pour autant les pays membres.

Mais ce serait également la façon de mobiliser l’importante épargne privée disponible dans l’UE pour relancer la croissance dans une période où les Etats vont devoir réduire leur train de vie. La situation est difficile, mais quelques mesures claires, explicites et réalistes sont le seul moyen de retrouver la confiance et de gagner un conflit mal engagé.

Christian de Boissieu, président du Conseil d’analyse économique et Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes.

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