Que l’Europe se ressaisisse et vienne en aide aux Nord-Africains

Tandis que le sang continue de couler en Libye, où le régime n’hésite pas à utiliser l’aviation contre son peuple, l’ampleur de ce qui se passe en Afrique du Nord depuis quelques semaines laisse l’Europe désemparée. Il est vrai que personne n’avait vu venir le bouleversement géostratégique qui s’y dessine. Se berçant d’illusions sur l’incapacité de ces peuples à prendre leurs destins en main, sur la nécessité d’un leadership fort pour assurer leur développement, les pays occidentaux ont tout accepté de ces potentats d’un autre âge, des frasques des fils Kadhafi aux réceptions soignées dans la plupart de nos palais gouvernementaux.

Les Tunisiens ont lancé en novembre un mouvement qui allait embraser l’ensemble du monde arabe et musulman, las de vivre sous des régimes liberticides et cleptocratiques. Un peu comme les succès des manifestants en Pologne et en Allemagne de l’Est à la fin des années 80 eurent un effet presque immédiat sur leurs voisins qui prirent conscience que la liberté était, pour eux aussi, au bout de la rue, les Egyptiens, les Yéménites, les Libyens se mirent à réclamer justice.

Mais la comparaison avec la fin des années 80 et la chute des régimes de l’Est s’arrête là. Bien qu’attrayante, elle revêt, en effet, des limites évidentes: à l’Est, tous les régimes se ressemblaient et étaient sous la coupe d’une Union soviétique qui avait transformé les gouvernants d’Europe centrale en simples préfets de Moscou, ne disposant d’aucune marge de manœuvre, ni en politique intérieure et encore moins extérieure. Le jour où Mikhaïl Gorbatchev annonça à Erich Honnecker à Berlin-Est qu’aucun soldat soviétique ne risquerait sa vie pour sauver son régime, la fin du communisme scientifique avait sonné en Europe.

Le monde arabe est autrement plus complexe et les régimes qui le dirigent autrement plus diversifiés. Kadhafi fait la démonstration qu’il détient encore suffisamment de leviers de commande dans les ministères forts pour faire payer très très cher à la Libye la fin de son régime, alors que la Tunisie et l’Egypte se sont débarrassées de leurs présidents par des processus beaucoup moins douloureux. Toutefois, ni au Caire ni à Tunis les jeux ne sont faits: le degré de confiance des populations dans ces deux gouvernements de transition reste extrêmement bas. Le soulèvement populaire égyptien a certes abouti à chasser Moubarak du pouvoir, mais, n’oublions pas qu’il s’est soldé par un coup d’Etat militaire. La capacité des militaires à tenir leurs promesses décidera probablement du niveau de stabilité que connaîtra ce grand pays dans les prochains mois*.

La réaction de l’Europe aux révolutions sur ses frontières méditerranéennes a été particulièrement décevante. Le discours politique s’est immédiatement rendu coupable d’une frilosité étonnante. Les références enthousiastes et récurrentes aux «vents de liberté» qui soufflaient sur l’Europe centrale à la fin des années 80 se sont évaporées en 2011. Les prises de position publiques de Nicolas Sarkozy, Angela Merkel ou Franco Frattini soulignent à ce point la crainte de «vagues migratoires» vers le nord qu’on en arriverait presque à croire que l’Europe regrette le réveil démocratique du monde arabe. Des scandales français autour des liaisons dangereuses de ses ministres dans la région, en passant par la panique italienne devant la débâcle de Kadha­fi en Libye, l’Europe renvoie une image de son désarroi, et des difficultés qu’elle éprouve à retrouver les mêmes accents enthousiastes de liberté qu’elle savait encore entonner il y a vingt ans. Plus que la chance que représenterait pour l’Europe une démocratisation de l’Afrique du Nord, c’est la peur de l’inconnu qui semble prendre le dessus. Les humiliations que les frasques des fils Kadhafi ont infligées à l’Italie, la France, la Grande-Bretagne ou à la Suisse devraient pourtant suffire à saluer le courage des Libyens en révolte par un autre débat que celui sur l’immigration…

L’Europe a été lente également à prendre la mesure de la catastrophe humanitaire qui se tramait sur la frontière tunisienne. Il aura fallu plus d’une semaine pour que les milliers de travailleurs émigrés africains en Libye bénéficient, eux aussi, des services d’évacuation proposés aux Occidentaux ou aux Chinois. Ce n’est pourtant pas vers l’Europe qu’ils se précipitent: ils veulent simplement rentrer chez eux, vers l’Egypte, le Burkina Faso ou le Soudan. Ce drame se déroule maintenant, hors des zones de combats, et il est essentiel que tous les pays européens, membres ou non de l’UE, se mobilisent pour permettre un rapatriement rapide de ces personnes avant qu’une catastrophe humanitaire ne vienne s’ajouter à la longue liste des défis auxquels est exposée la Tunisie d’après Ben Ali. Le déblocage de 30 millions d’euros par Kristalina Georgieva, la très énergique commissaire à l’Action humanitaire ainsi que l’envoi par la France d’un Mistral au large de la Tunisie et de plusieurs avions qui ont commencé une navette vers l’Egypte sont des mesures d’urgence essentielles. Les Nord-Africains apprécieront de voir une Europe se ressaisir et réagir.

Les bouleversements en Afrique du Nord ouvrent une période, certes, de grandes incertitudes. Ils représentent pourtant avant tout une chance inouïe non seulement pour les peuples concernés, mais également pour les voisins de la région, dont l’Europe. Il serait temps que les Européens se prennent à rêver d’un espace méditerranéen démocratique, et mettent autant de moyens dans la réalisation de ce rêve, qu’ils l’ont fait pour l’Europe centrale. Le monde s’en trouvera autrement plus stable qu’il ne l’était sous la férule des potentats déchus.

Par Alain Délétroz, vice-président (Europe) de International Crisis Group à Bruxelles.

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