Quelle organisation pour les gilets ?

Comment analyser le mouvement des gilets jaunes ? La recherche en management, et en particulier la théorie des organisations, peut donner des clés de compréhension.

Les gilets jaunes constituent bel et bien une organisation. Mais quel type d’organisation ? Pas de hiérarchie apparente, pas de règles pour guider l’action, pas de surveillance du respect de ces règles, et pas de sanctions en cas de non-respect… Il s’agit de ce que des chercheurs suédois ont baptisé une organisation «partielle» reposant uniquement sur le critère d’appartenance. Une organisation composée d’individus hétérogènes seulement réunis autour du symbole du gilet jaune et du besoin partagé d’être «vus».

Souvent, dans de telles organisations partielles, en cas de dérapage d’un membre, la sanction requise est l’exclusion du mouvement. Or l’on se trouve dans un cas atypique, où l’exclusion n’est pas même possible faute de dispositif de prise de décision collective. Il s’agit d’une multiplicité d’individus qui agissent ensemble, au risque d’être débordés par ce que l’on nomme des «passagers clandestins», s’appuyant sur la dynamique du groupe pour servir des intérêts propres, laisser s’exprimer une violence pour la violence par exemple.

Le caractère informel du mouvement constitue un atout pour mener des actions rapides, il incarne la participation la plus directe, mais c’est aussi un frein à son efficacité. Les gilets jaunes ne se reconnaissent actuellement dans aucun des dispositifs structurant notre vie publique – Parlement, syndicats ou corps intermédiaires -, d’où leur frustration. Mais comment peuvent-ils, dans ce contexte, agir autrement qu’en bloquant, et parvenir à s’entendre pour formaliser des actions communes ?

La création de «méta-organisations» est selon nous une solution. Ces unions d’associations permettent de structurer plusieurs groupes, plusieurs mouvements locaux, en leur laissant leur autonomie mais en rendant possible des prises de décision collective. L’UEFA, Union des associations européennes de football, est un exemple de telles organisations d’organisations.

Ne pourrait-on pas imaginer, de même, la constitution de groupements régionaux ou transrégionaux de gilets jaunes à partir des groupes qui occupent localement les ronds-points et font circuler des cahiers de doléances ? Rassemblés en une méta-organisation, ces groupements pourraient alors dialoguer avec les syndicats et les politiques. Quel serait l’intérêt ? Dans ces méta-organisations, le pouvoir est partagé entre les différentes organisations membres, sans hiérarchie. Les décisions se prennent souvent au consensus. Mais la méta-organisation a des règles, définies collectivement, qui régissent l’action commune et les pratiques de chacun des membres, ce qui permet de limiter les dérives.

Un tel dispositif fait aujourd’hui cruellement défaut. Aux gilets jaunes d’abord, qui, faute de coordination nationale, ne peuvent ni limiter les excès de certains des leurs, ni dialoguer avec le pouvoir. Mais aussi, plus globalement, à la société française, soumise à des changements profonds – numérisation du travail, transition écologique… – sans gouvernance collective adaptée à leur complexité.

Les transformations actuelles font peur, nécessitent d’être accompagnées pour éviter des fracturations de la société. Laissons le Parlement réfléchir à certains cadres réglementaires globaux. Mais encourageons le développement de nouvelles méta-organisations, rassemblant de multiples associations de terrain, avec l’appui si nécessaire d’ONG, de chercheurs, d’autorités locales.

Ainsi organisées sur une base égalitaire, ces parties prenantes pourraient intervenir efficacement sur des sujets aujourd’hui brûlants : le prix des aliments et des matières premières, l’implantation d’énergies renouvelables dans telle ou telle région, la transition urbaine…

Nouvel outil de gouvernance participative, ces méta-organisations permettraient de faire remonter les bonnes pratiques, vers le gouvernement central et la Commission européenne, et transversalement vers d’autres régions, y compris européennes.

On l’a compris, la gouvernance verticale, top-down, est de moins en moins acceptée. Il est urgent de mettre en place des organisations alternatives efficaces.

Par Héloïse Berkowitz, Chercheuse CNRS à TSM Research.

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