Quelle paix pour les crises actuelles ?

En Irak, les troupes combattantes américaines se retirent alors que le pays n’est toujours pas pacifié. En Afghanistan, l’engagement international va bientôt entrer dans sa dixième année et la date d’un commencement de retrait des forces est avancée. Ce double constat incline à se demander quels sont les critères objectifs sur lesquels fonder notre verdict pour décider de la poursuite ou de l’arrêt de l’engagement de nos troupes. Quand finit la guerre et quand commence la paix ? A la lueur du conflit Afghan, cette question peut-elle de nos jours trouver une réponse simple ?

Autrefois, la guerre débutait par une déclaration officielle et voyait s’affronter deux armées structurées. Ce temps est révolu et le processus conflictuel a changé de forme. Il se déroule aujourd’hui au sein des populations et mêle forces militaires régulières et combattants non étatiques. Toutefois, l’état de guerre demeure relativement identifiable, notamment par l’utilisation de la violence et des armes, et par les souffrances imposées à ceux qui la vivent. De façon similaire, la paix était auparavant matérialisée par une situation stabilisée issue de traités ou, pour le moins, d’accords diplomatiques. Ce dialogue politique intervenait à l’issue d’une phase exclusivement militaire qui se matérialisait par la victoire, ou la défaite, d’un des protagonistes. La multiplicité des parties prenantes dans les conflits actuels dits “asymétriques”, rendent ce processus caduc. Dès lors, malgré les victoires tactiques, l’enjeu final, la restauration de la paix, semble s’esquisser difficilement derrière des périodes d’apaisement, qui peuvent marquer soit une trêve entre deux phases violentes soit l’amorce d’un calme plus durable. Pourtant il est indispensable d’évaluer les résultats de l’action.

“L’approche globale” est un concept récemment formalisé qui s’attache à mettre en synergie tous les domaines d’action vers un but unique. Il s’agit de prendre en compte les aspects militaires mais aussi diplomatiques, économiques, sociologiques, culturels, etc., et de considérer leurs interactions. Ce concept est principalement applicable aux actions dans les états faillis ou fragiles, actions dites de maintien ou de rétablissement de la paix. Il démontre la volonté de mieux intégrer les multiples dimensions de la réalité sur le terrain, au-delà de la stratégie militaire. En effet, il apparaît que la paix ne peut plus se concevoir comme l’arrêt des hostilités, notamment parce que celles-ci peuvent reprendre spontanément dans les conflits actuels. La paix devient une exigence complexe et se conçoit comme un état d’esprit vécu par la population. Ses caractéristiques sont alors diverses, alliant perceptions économiques, sociétales, mais aussi psychologiques ou symboliques. Elle nécessite l’intervention de multiples acteurs, étatiques naturellement, mais également des représentants de la société civile. Les conséquences en termes de modalités de mise en œuvre sont nombreuses. Trois sont présentées ici. Ce sont les facteurs déterminants de l’édifice permettant de conduire à un règlement durable.

En premier lieu, il est nécessaire de maintenir la violence à un niveau compatible avec sa maîtrise par les institutions mises en place. L’éradication de la violence relève de l’utopie, mais son contrôle par la société marque la capacité de dialoguer et de contenir les forces centrifuges, qui sont présentes dans toute société humaine. A cette fin, il apparaît indispensable que les formes de violence résiduelle n’utilisent pas des moyens destinés à faire la guerre : le désarmement des factions rebelles dans les conflits est souvent un préalable à l’établissement d’un dialogue. Il reste que le niveau demeure à définir. Dans le cadre de la mission en Afghanistan, le niveau de violence “acceptable” devra être déterminé par la coalition sur place en liaison avec les acteurs locaux. Là émerge une difficulté : l’évaluation et les références des différents acteurs ne sont pas forcément identiques.

Ensuite, il convient de reconnaître une fois pour toutes que la victoire ne pourra pas être définitivement acquise sans institutions légitimes. Cette structuration politique est fondamentale et doit permettre d’ancrer la société dans un avenir. Cette étape est difficile à franchir tant les acteurs sont nombreux et les intérêts souvent divergents (l’indépendance et le partage de l’Inde sont à ce titre éclairants). Par ailleurs, la légitimité du régime devra être assurée, quel que soit le processus retenu, afin d’obtenir l’adhésion de la population. En Afghanistan, l’instauration d’une démocratie s’est concrétisée par des élections. Cependant, les soupçons de fraude électorale et le morcellement du pays en multiples ethnies dans lesquelles s’applique le droit coutumier ou le droit tribal fragilisent la légitimité du gouvernement.

Enfin, les populations civiles sont les premières victimes de la guerre dans les conflits modernes. La condition de paix s’adresse donc à elles. Or, une paix durable résulte d’une volonté de croire en un avenir meilleur. C’est pourquoi, libérées des contraintes imposées par la violence, il est nécessaire que les populations puissent s’investir dans des projets à long terme, possibilité largement déniée pendant la guerre. Cette étape passe par la mise en place d’une justice, notamment sociale et économique, qui garantisse à tous l’accès égal aux institutions et la possibilité de commercer sans contrainte, sans critère lié à l’appartenance à une ethnie, dans les seules limites imposées par les institutions légales. En Afghanistan, le constat sur ce point est relativement contrasté. Certains pans de la société s’ancrent dans la modernité (Internet, téléphonie mobile…) tandis que le pays est gangrené par une corruption quasi institutionnalisée, que 75 % de la population n’a pas accès à l’eau potable et que les cultures de pavot sont florissantes sans volonté réelle de les éradiquer faute de revenu de substitution.

UNE LECTURE ASYMPTOTIQUE DE LA PAIX

Les objectifs mentionnés ci-dessus mettent en lumière que l’action purement militaire ne peut plus permettre seule d’atteindre un état stabilisé à partir duquel il est envisageable de construire la paix. Les forces militaires sont présentes pour gagner le temps et l’espace nécessaire pour la reconstruction sociétale. Le corollaire de cette entreprise réside dans l’absence de critères objectifs et mesurables définissant la fin de la guerre. Ces crises, ces conflits, ne peuvent s’éteindre brutalement et leur terme est toujours progressif. Le nombre d’écoles construites et d’enfants scolarisés ou autres “indices de développement humain”, sont des points de repères utiles et des jalons de l’action conduite qu’il ne faut pas négliger. Mais ils demeurent exogènes et ne peuvent à eux seuls définir le franchissement de la transition vers la paix.

Dès lors, afin de parvenir aux objectifs d’établissement de la paix et d’envisager le retrait de nos troupes des théâtres, il convient d’avoir une lecture asymptotique de la paix. La paix s’entend donc, non plus comme le contraire de la guerre, ou comme un état permanent d’absence de guerre, mais comme un état (potentiellement instable) portant en lui les germes d’un futur acceptable pour les populations. Cette réflexion permet de mesurer les enjeux, et subséquemment les formidables difficultés, des missions de restauration ou d’établissement de la paix, et de comprendre pourquoi ces missions sont longues. Les multiples perceptions et la multitude des acteurs conduit à une conclusion qui reste vérifiable au cours du temps pour toutes les interventions extérieures mais qui atteint son apogée à présent. La réussite de ces missions demeure soumise plus que jamais, et bien au-delà de la pugnacité de l’engagement militaire, à la volonté politique durable de tous les acteurs en présence.

Philippe Gaucher, capitaine de corvette et officier stagiaire 18e promotion du collège interarmées de défense.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *