Quelle stratégie pour sortir de l’impasse en Afghanistan?

Un an après son élection, Barack Obama, qui avait désigné l’Afghanistan comme un axe majeur de sa politique étrangère, est confronté au choix d’une stratégie tenant compte de la situation sur le terrain et de son opinion publique.

Ce dilemme résulte d’une constante dégradation de la situation en Afghanistan, de la montée en puissance des oppositions armées et de la lassitude d’une opinion publique dans un pays en crise face à un conflit sans fin prévisible et dont les buts de guerre sont mal perçus. Le fait qu’Hamid Karzaï cherche à négocier avec les talibans indique qu’il n’est pas question de parvenir à les éradiquer. De façon ultime, il importe que l’Afghanistan ne redevienne pas un sanctuaire pour Al-Qaida et des djihadistes. A terme, il s’agit de créer les conditions d’un retrait honorable.

Initialement, l’Afghanistan a été en grande partie la victime indirecte de la guerre d’Irak, qui a mobilisé tous les moyens des Etats-Unis. Les zones rurales, laissées en grande partie à l’abandon, ont été graduellement réoccupées au sud et à l’est du pays par les talibans, grâce au sanctuaire pakistanais.

L’enjeu politique principal, celui de se gagner les populations, n’a pas été considéré comme l’aspect principal d’une contre-insurrection soucieuse avant tout d’éviter des pertes au prix de victimes civiles provoquées par l’usage systématique d’interventions aériennes. La majeure partie des troupes, y compris celles des pays qui ont accepté de participer aux combats, est restée cantonnée et coupée des populations qu’elles entendent protéger. Les aides économiques distribuées sans coordination ont été en partie détournées par des sous-traitants ou par une corruption administrative de haut niveau. Elles n’ont que peu contribué, lorsque la sécurité le permettait encore, à modifier les conditions de vie des régions rurales en matière d’eau potable et d’électricité.

L’Etat afghan est à l’évidence corrompu et largement inefficace, et les abus de pouvoir ne sont jamais punis. Ces caractéristiques, jointes à des attentes pour l’essentiel non satisfaites de la majeure partie de la population, ont provoqué une impopularité qui ne peut qu’être renforcée par la caricature des dernières élections présidentielles.

Entre-temps, les insurgés, qui comprennent les talibans du mollah Omar, le Hezb-e-Islami de Gulbuddin Hekmatyar et le réseau Hakkani, remplaçaient un Etat absent en rendant la justice à l’échelle des villages et en créant des structures para-étatiques. Cela était mené par une persuasion fondée sur la religion, une langue et une culture communes s’opposant à la présence étrangère et par une coercition très brutale à l’encontre des adversaires.

L’initiative, à l’heure actuelle, appartient aux insurgés dans le sud et à l’est du pays et, depuis peu, dans la région septentrionale de Kunduz. Sont particulièrement visées par les talibans la province et la ville de Kandahar, qui fut naguère leur place forte, le Paktia, le Paktika et la ville de Khost par le réseau Hakkani, le Kunar, le Nangrahar et le Nuristan par le Hezb-e-Islami de Gulbuddin Hekmatyar. Aucune négociation n’est actuellement envisagée par ces groupes, sinon selon leurs propres termes.

Dans ces conditions, que faire ? La stratégie proposée par le général Stanley McCrystal entend chercher à reprendre l’initiative grâce à des renforts de l’ordre de 40 000 hommes. Présentement, les Américains ont près de 70 000 hommes sur le terrain. Rappelons qu’en Irak, dans un pays sans relief montagneux en dehors des régions kurdes, qui sont restées paisibles, les troupes américaines disposaient de 150 000 hommes, sans compter les compagnies de sécurité qui totalisaient, il y a deux ans, 180 000 hommes.

Il s’agit, pour le nouveau responsable des opérations en Afghanistan, d’occuper le terrain, de le sécuriser en privant ainsi les insurgés de leurs contacts avec des villageois et de contribuer éventuellement à un programme de développement. Cela requiert des troupes adaptées à ce type de guerre irrégulière, des renforts, du temps, pour des résultats incertains compte tenu des contraintes.

Celles-ci tiennent à l’opinion publique américaine, qui réagit mal à la mort de soldats professionnels sur des théâtres secondaires, au sanctuaire pakistanais (le Pakistan étant de plus en plus inquiet de la présence indienne grandissante en Afghanistan) et au fait qu’une armée étrangère ne peut longtemps prétendre se battre pour la liberté d’un autre peuple.

Cette stratégie, infiniment plus cohérente que celle jusqu’ici poursuivie, a le handicap d’être proposée bien tard dans un climat général largement dégradé. Est-il pertinent, compte tenu de l’ensemble de ces paramètres, de procéder à une escalade ? Si des résultats visibles ne sont pas atteints avant un an, Barack Obama risque de ne pas être réélu.

Jadis, en zones rurales, les Soviétiques, qui disposaient de 120 000 hommes, n’ont guère rencontré de succès contre des adversaires moins bien organisés et disciplinés que ceux d’aujourd’hui. En revanche, le gouvernement de réconciliation nationale de Najibullah (1989-1992), avec retour à l’islam traditionnel et des mesures sociales, a tenu, seul, durant près de trois ans, les villes et les grands axes, malgré les rodomontades des mouvements de Peshawar. Il est vrai qu’il n’était pas caractérisé par la corruption. Sa photo orne encore aujourd’hui de nombreuses échoppes à Kaboul.

Des objectifs plus modestes que ceux envisagés par le général McCrystal seraient politiquement plus payants, compte tenu des moyens financiers considérables et de la supériorité militaire des Occidentaux en combat frontal, si l’on est en mesure d’assurer deux conditions : accélérer la formation de l’armée nationale afghane qui n’est, à l’heure actuelle, que de 92 000 hommes. En Irak, en un laps de temps moindre, les Etats-Unis formaient plus de 200 000 soldats pour une population équivalente ; faire en sorte que le gouvernement, qui sera bientôt constitué, réponde à des critères susceptibles de lui gagner au moins la bienveillante neutralité de la population en attendant de bénéficier, le plus rapidement possible, de mesures socio-économiques répondant aux besoins de base. Il est indispensable de peser pour que l’Etat central et ses représentants provinciaux ne soient plus caractérisés par la corruption et les abus de pouvoir. Les Occidentaux ont les moyens de le faire.

C’est de cela que dépend l’éventuel avenir du régime de Kaboul, ainsi que la volonté effective de l’armée nationale afghane de combattre. Ces objectifs, avec le temps, seront-ils atteints ? L’analogie la plus pertinente avec le Vietnam est que, une fois les Américains partis, personne n’avait envie de risquer sa vie pour le régime de Saïgon.

En tout cas, la plus mauvaise des solutions (toutes imparfaites) serait de s’engager plus avant dans un conflit dont les résultats incertains pourraient provoquer une crise politique dont le président des Etats-Unis paierait le prix.

Gérard Chaliand, écrivain et géostratège.