Qui craint encore les Palestiniens?

Ces deux dernières années, le processus de paix israélo-palestinien a subi de sérieux revers. A l’exception d’un bref et éphémère instant, Israéliens et Palestiniens n’ont eu aucun contact politique direct. Et il existe peu d’espoir, pour le moment du moins, que cette situation évolue.

Les Etats-Unis, mécènes de ce processus, ont vu leur crédibilité sérieusement entamée. L’administration Obama a été rabrouée à maintes reprises – par Israël, à qui elle a demandé un arrêt total de la construction des colonies; par les Palestiniens, qu’elle a pressés de s’engager dans des négociations directes; par les Etats arabes, dont elle espérait qu’ils prendraient des mesures pour normaliser leurs relations avec Israël.

Aujourd’hui, il n’y a plus de confiance, plus de dialogue direct, pas de gel des implantations, et plus grand-chose d’une politique américaine. Moins visible, mais tout aussi grave, la perte croissante d’intérêt pour les négociations de la part des leaders israéliens et palestiniens. Il y a deux ans, Mahmoud Abbas était encore confiant: grâce à la forte pression des Etats-Unis, Israël pourrait être convaincu de conclure un accord historique. Depuis, la confiance du président de l’Autorité palestinienne s’est estompée.

Benyamin Netanyahou a entamé son mandat de premier ministre en mars 2009 avec un engagement ambivalent et, apparemment, une faible motivation à conclure un accord de paix avec les Palestiniens. Durant la période qui a suivi, son engagement et sa motivation ont significativement diminué.

Pour les deux leaders, confrontés à des populations encore plus désenchantées qu’eux, répandre la croyance que des négociations puissent apporter quelque chose s’est mué en handicap politique. Et sans un authentique engagement de la part de ces leaders, les discussions – directes, indirectes et autres – ne progresseront pas.

L’impasse actuelle révèle un problème bien plus profond que de simples erreurs de jugement ou de conduite. Presque deux décennies après le lancement du processus de paix, il ne reste plus grand-chose du principe fondateur voulant que chacune des parties possède quelque chose de valeur auquel l’autre aspire et qu’elle peut offrir en échange de ce qu’elle demande.

Israël détient le monopole de tous les biens matériels. Il contrôle les terres des Palestiniens, leurs ressources naturelles et leurs vies. L’économie israélienne est florissante et sa sécurité semble pour l’heure garantie. Son occupation des territoires palestiniens est subventionnée par les pouvoirs occidentaux qui prétendent y mettre fin.

Dans l’espoir d’alarmer les Israéliens, certains Palestiniens caressent des options qu’ils n’avaient pas sérieusement envisagées, en lesquelles ils ne croyaient pas ou qu’ils ne pouvaient mettre en œuvre. Pour compenser l’asymétrie avec Israël, les Palestiniens misent sur l’implication américaine qui les a contraints à manœuvrer sans influencer sérieusement les actions israéliennes. Ainsi, l’asymétrie n’a fait qu’empirer.

A moins qu’ils ne trouvent le moyen de reprendre l’initiative, les Palestiniens risquent de perdre leur capacité à influencer les événements. Les Etats-Unis ont un rôle important à jouer, mais jusqu’ici, ils ont mieux réussi à démontrer les limites de leur influence que son étendue. Les décisions pour l’avenir sont désormais en mains israéliennes. Ce qui était autrefois un spectacle à trois acteurs est devenu le one-man-show de Benyamin Netan­yahou. Pour les Israéliens, la question n’est plus de savoir comment résoudre les conflits, mais pourquoi et à quel prix.

Toutefois, l’anxiété d’Israël pourrait croître. Son inquiétude provient du sentiment d’être non désiré, selon le principe que la présence juive au Moyen-Orient est considérée comme éphémère. Les Israéliens l’ont bien perçu dans les réactions outragées de la communauté internationale à l’égard de la guerre de Gaza en 2008-2009, ou lors du raid contre une flottille d’aide internationale au large de la bande de Gaza en mai 2010; ils l’ont également perçu dans les tensions avec la Turquie, avec qui ils avaient des relations amicales encore tout récemment; dans les appels croissants au boycott des produits israéliens; dans la réticence de leurs leaders à voyager en Europe de crainte de subir des poursuites pénales; dans cette notion qu’ils appellent désormais délégitimation. Le conflit que craignent les Israéliens n’est plus celui qui les oppose aux Palestiniens; c’est celui qui les oppose au reste du monde. L’accord que souhaite Israël se traduirait par un changement spectaculaire de sa condition, que seuls des acteurs non palestiniens peuvent produire.

De la part des Etats-Unis, Israël attend une vaste palette de garanties de sécurité et d’assistance; du monde arabe, l’octroi d’une normalisation collective; de la Jordanie, un rôle plus actif en Cisjordanie et l’assurance que ce territoire deviendra de facto la première ligne de défense israélienne; de la Syrie, un abandon stratégique de l’Iran, du Hamas et du Hezbollah; de la communauté internationale, une reconnaissance des frontières permanentes d’Israël et de son droit à l’autodéfense.

Israël pourra-t-il jamais obtenir tout cela? La question est ouverte; en revanche, il est certain qu’il ne pourra l’obtenir en l’absence d’un accord final avec les Palestiniens. Et c’est l’une des considérations qui traînent Israël à la table des négociations. Israël aurait pu régler son problème palestinien. Dorénavant, il doit régler les problèmes engendrés par le problème palestinien.

Le désordre de ces deux dernières années n’a fait qu’empirer les choses. En arrivant à son poste, Benyamin Netanyahou a médité sur les différentes raisons d’aller de l’avant: la crainte des pressions américaines et internationales, son ignorance quant à la durée de la trêve avec les Palestiniens en l’absence de tout progrès politique, et la croyance qu’il pourrait exercer une emprise sur Mahmoud Abbas avec de nouvelles idées. Peut-être même l’histoire lui faisait-elle un signe: le premier ministre pourrait être le premier leader politique à procurer normalité et sécurité à une nation qui avait manqué des deux.

La situation a changé. Benyamin Netanyahou a méprisé les demandes en provenance des Etats-Unis et de la communauté internationale, sans en payer le prix. Suite à ses rares rencontres avec Mahmoud Abbas, le premier ministre israélien a également compris que les vues traditionnelles de son interlocuteur sur un accord final n’étaient pas de simples positions de négociation, mais des conditions définitives sur lesquelles Mahmoud Abbas ne transigerait pas. L’attrait de l’Histoire est contrecarré par les réalités de la politique: plus le temps s’écoule, plus les craintes de Benyamin Netanyahou de s’aliéner l’aile droite de sa coalition grandissent, et plus l’idée de conclure une paix inédite s’éloigne. Rien ne colonise autant l’esprit d’un politicien habile que l’arithmétique électorale.

Dans ce contexte, il semble de plus en plus tentant d’augmenter la pression internationale sur Israël et de rendre cette pression toujours plus inconfortable. Si les Israéliens craignent la délégitimisation, eh bien c’est la délégitimisation qui les fera bouger.

Confronté à la perspective de l’isolement, Israël pourrait être convaincu de mettre fin à l’occupation. Mais la pression internationale est une épée à double tranchant nécessitant un maniement expert, spécialement lorsqu’elle est exercée sur une population convaincue tant des calamités de sa propre histoire que de l’hostilité invétérée du monde extérieur à son égard.

Attendre la venue de nouveaux leaders ne produira guère de meilleurs résultats. Un gouvernement israélien moins à droite pourra bien émettre les sons appropriés, il lui sera difficile de produire la musique désirée. Comme Benyamin Netanyahou, Mahmoud Abbas va faire face au désenchantement. Même durant sa pire période – lorsque Palestiniens et Israéliens étaient pris dans les affres de la violence, lorsqu’il était exclu du leadership actif; lorsque les groupes militants avaient pris le dessus –, Mahmoud Abbas avait gardé la foi. Cette fois, c’est différent. Le projet de sa vie, il le sent bien, lui glisse entre les doigts.

Mais il est le dernier survivant d’une époque où le mouvement palestinien était crédible. Pour les temps à venir, il est le dernier Palestinien possédant l’histoire, l’autorité et la légitimité pour signer un accord au nom de tous les Palestiniens, susceptible de mettre fin au conflit.

Le Hamas attend en coulisses; la diaspora commence à s’agiter; les habitants de Jérusalem-Est et les citoyens palestiniens en Israël sont plus actifs. A ce stade, toutefois, aucun de ces groupes ne possède les moyens d’atteindre ses ambitions. Le mouvement national palestinien pourrait rassembler, mais cela prendra du temps.

Durant 17 ans, le processus de paix s’est nourri d’illusions. Les négociations bilatérales ont entretenu le mirage qu’Israéliens et Palestiniens représentaient des parties égales, alors qu’elles ne le sont pas. L’implication des Américains a alimenté les désillusions des Palestiniens et protégé Israël. La communauté internationale a traité l’Autorité palestinienne comme un quasi-Etat, ce qui a empêché les Palestiniens de se rapprocher de leur statut d’Etat.

L’argent distribué aux Palestiniens n’a pas mis fin à l’occupation, il l’a rendue plus acceptable: il a réduit les coûts pour les Israéliens, créé une culture palestinienne de dépendance et détourné l’énergie palestinienne nécessaire pour remédier à leur difficile situation. Les illusions ont permis de perpétuer le statu quo.

Ce n’est probablement pas ce qu’imaginait le monde quand le président Obama est entré en fonction. Ce n’est certainement pas ce que les Palestiniens attendaient de l’Histoire. Et la situation ne semble pas près de s’améliorer.

Par Hussein Agha, professeur à Oxford, et Robert Malley, directeur du programme Moyen-Orient de l’International Crisis Group. © 2011 The New York Review of Books. Traduit de l’anglais par Fabienne Bogadi.

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