Rapprocher l’Europe des citoyens : une nécessité !

Au moment où l’on commence enfin à parler d’Europe dans cette campagne présidentielle, ce sont encore les arguments stigmatisant Bruxelles et allant jusqu’à remettre en question l’un des principes fondamentaux du projet européen, la libre circulation au sein de l’espace Schengen, qui font les gros titres. A ce rythme là, le fossé entre l’Europe et les citoyens risque de se creuser, jusqu’à rendre inacceptable les décisions prises par nos dirigeants nationaux et européens. Il est urgent de développer un autre discours européen et d’adopter des mesures significatives pour rapprocher l’Europe des citoyens.

Le fossé se creuse entre les citoyens et l’Union européenne. Le taux de participation aux élections européennes n’a cesssé de chuter, passant de 63% en 1979 à 43% en 2009. L’échec du référendum sur le traité constitutionnel, dans deux pays fondateurs, la France et les Pays-Bas, et l’un des plus grands bénéficiaires de l’aide européenne, l’Irlande, est emblématique de cette séparation. Et vu les discours actuels, il est probable que la tendance se poursuive aux prochaines élections européennes de 2014 si on ne fait rien.

Mais comment en est-on arrivé là ?

La difficulté de cette adhésion citoyenne trouve en grande partie sa source dans le processus de l’intégration européenne elle-même. Le coup de génie de la ” méthode Monnet “, qui a permis à la coopération d’avancer, guidée par le despotisme éclairé de la Commission et de quelques personnalités, en privilégiant des points techniques pour éviter les blocages politiques, atteint aujourd’hui ses limites. Loin de nous rapprocher de l’horizon politique souhaité par Jean Monnet, cette méthode “technique” est devenue au fil du temps contre productive. En effet, la Commission européenne reste, malgré son pouvoir exécutif, dépourvue de légitimité démocratique et un gouvernement des experts semble s’imposer à celui des urnes. Les débats du Parlement européen, dont les pouvoirs n’ont pourtant cessé de se développer, sont quant à eux encore insuffisamment politisés, clivés et médiatisés. L’articulation entre les espaces politiques nationaux et l’espace politique européen embryonnaire est plus qu’imparfaite, les partis politiques nationaux communiquant trop peu ou trop mal sur une Europe lointaine et relayant difficilement leurs homologues européens.

Ce déficit démocratique ne fait qu’accentuer la complexité du système politique européen aux yeux des citoyens. L’Union européenne étant d’abord un projet, un chantier transnational qui se bâtit pas à pas, elle est nécessairement originale : elle est un “OPNI”, un Objet Politique Non Identifié selon les termes de Jacques Delors, dotée d’une structure de gouvernance complexe, qui dispose de compétences communautaires exclusives ou partagées lorsqu’elles ne sont pas restées nationales et régies par l’intergouvernemental.

Cet éloignement des citoyens de l’Union a été, de plus, entretenu par les gouvernements nationaux qui se sont souvent arrogés les réussites tangibles de l’intégration tout en se déchargeant de la responsabilité de leurs votes au Conseil sur la Commission, le tristement fameux “c’est la faute de Bruxelles”. L’euroscepticisme se développe ainsi contre une Europe menaçant les modèles économiques et sociaux nationaux. L’intégration européenne ayant débuté par la suppression des frontières et la construction du marché commun, sans pouvoir approfondir la coordination des politiques économiques, sociales et fiscales, l’Union est encore pour beaucoup de citoyens un dessin libéral, privilégiant la logique du marché au progrès social, et donc en responsable de la crise actuelle.

Il n’est donc pas étonnant que dans un tel système les citoyens peinent à se passionner pour une Europe désincarnée et aient des difficultés à saisir l’impact de leurs votes.

Rapprocher l’Europe des citoyens n’en ait que plus urgent. Cet objectif passe par deux voies complémentaires. La première consiste à répondre aux inquiétudes des citoyens en développant un projet politique ambitieux, porteur de sens, basé sur des valeurs fortes. Nos leaders politiques doivent avoir le courage de partager avec les citoyens l’analyse que beaucoup font en privé, à savoir que sans une renaissance de la dynamique européenne, et une plus grande intégration, notre modèle national est menacé et avec lui le niveau de vie de nos concitoyens. La deuxième voie, à mener en parallèle, consiste à démocratiser le fonctionnement l’Union et à développer un espace politique européen. Trois orientations doivent rapidement être poursuivies dans cette optique.

La première vise à développer l’éduction à l’Europe. L’enseignement de l’Union européenne comme l’apprentissage des langues reste insuffisant dans les cursus généraux et trop tardif. Un investissement majeur est nécessaire pour former des citoyens européens, conscients de leurs histoire commune, de leur espace politique en partage et de leurs droits. Alors que les mémoires tendent à être raccourcies par le temps médiatique, il est également indispensable de rappeler les apports de l’Union et de faire prendre conscience aux citoyens d’aujourd’hui que pendant plus de cinquante ans, l’Europe a constitué un pôle de stabilité intérieure générateur de paix, de démocratie et de prospérité.

L’Union européenne doit, au-delà, se politiser et, pour cela, les avancées du traité de Lisbonne, être pleinement exploitées. Le Président de la Commission européenne est désormais élu par le Parlement européen après les élections européennes, émanant ainsi de la majorité parlementaire. Cela dit, les taux d’abstention records peuvent laisser craindre que cette élection ne suffisent pas à légitimer véritablement la Commission pour les citoyens. Les partis européens ont à ce titre une responsabilité importante pour remobiliser leurs électeurs et faire une véritable campagne politique autour de leur champion. Une campagne européenne qui passerait par les 27 Etats membres et qui aurait un impact médiatique sans précédent si les candidats choisis ont une véritable envergure politique. Un Président de la Commission ainsi élu renforcerait, qui plus est, le poids politique de son institution face au Conseil, pour réaffirmer son pouvoir d’initiative et la défense de l’intérêt général européen.

L’implication des citoyens implique enfin la création d’un espace politique et communicationnel européen. La communication institutionnelle des institutions européennes comme des gouvernemens nationaux, notamment sur les choix adoptés en Conseil, a d’ores et déjà beaucoup de marge de progression. La coopération entre les institutions européennes, régionales et locales comme la stratégie des bureaux d’information de la Commission et du Parlement devraient également être renforcées. Les Commissaires européens, les eurodéputés et les directeurs généraux de l’administration bruxelloise devraient beaucoup plus souvent se déplacer auprès des citoyens pour échanger sur leur action. Enfin, les médias publics européens, papier ou audiovisuels, aujourd’hui quasi inexistants, ont de beaux jours devant eux.

Par Thomas Houdaille, secrétaire général d’EuropaNova.

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