Réaliser l’intégration économique et politique européenne

Nous sommes engagés dans une course contre la montre pour tenter de circonscrire – ou plus probablement retarder – le défaut grec et, derrière, celui des autres pays surendettés de l’Union.

Gouvernants européens et Banque centrale européenne avaient feint de croire – ou voulu donner l’illusion – que le déblocage par l’Eurogroupe et le Fonds monétaire international (FMI) d’une tranche d’aide de 12 milliards d’euros réglait le problème grec, au moins pour quelques mois. S’il a permis d’éviter le défaut de paiement immédiat, cet expédient a laissé inchangé le problème des 350 milliards d’euros de dette publique grecque.

Sans surprise, ces mesures ont été impuissantes à restaurer la confiance. Elles ont au surplus incité les spéculateurs – abreuvés de la surabondance de liquidités créée par les politiques de quantitative easing (assouplissement quantitatif) américaine et européenne – à poursuivre leur jeux et à réaliser de nouveaux profits en s’attaquant au Portugal, à l’Irlande, à l’Italie et à l’Espagne.

La confiance des marchés et des épargnants peut maintenant vaciller à tout moment. Dans un contexte rendu encore plus anxiogène par le risque concomitant de défaut américain, nous sommes au bord de la rupture. Et il est désormais clair que les marchés ne baisseront plus la pression sur les autorités publiques – banques centrales et gouvernements – tant qu’aucune solution crédible n’aura été avancée.

Contrairement à ce que pense notre nouveau ministre du budget, Mme Pécresse, la question n’est plus celle d’un énième plan de soutien à la Grèce. Il s’agit maintenant de traiter les problèmes de fonds et donc celui du sauvetage de nos économies.

Il est de fait probable que nous entrons – après quatre ans – dans le dur d’une crise dont l’intensité sera supérieure à celle des années 1930. Nous avons jusqu’à présent réussi à en limiter les effets négatifs sur les populations en en transférant la charge sur les Etats. Mais il suffirait que la confiance fasse défaut pour que survienne une crise systémique plus violente encore que celle de l’automne 2008 et pour que s’effondre le château de cartes que nous avons tenté de maintenir depuis cette époque.

Depuis vingt ans, nous avons donné l’illusion aux grecs, aux portugais, aux irlandais et aux espagnols – qui ont bien voulu le croire – qu’ils étaient devenus en quelques années aussi riches que les plus fortunés des européens, notamment les allemands. Il n’en était rien et ces pays doivent maintenant faire face à un surendettement massif et à un ajustement brutal du niveau de vie de leur population pour de longues années.

Plus globalement, nos sociétés ont collectivement vécu au dessus de leurs moyens depuis de nombreuses années. Contrairement à ce qu’ont dit et voulu faire croire trop de dirigeants politiques, il va falloir payer l’addition.

Faute d’avoir accepté de regarder les choses en face et d’avoir agi plus rapidement, nous sommes maintenant acculés au choix cornélien suivant :

1. Réaliser sans délai l’intégration économique et politique européenne. Tous ceux qui promeuvent dans les médias l’émission d’eurobonds comme solution à l’impasse actuelle pêchent soit par hypocrisie, soit par incompétence. Ce n’est pas un choix technique qui est en jeu, mais celui fondamental de la souveraineté des peuples d’Europe et de leur organisation politique.

L’émission d’eurobonds et la garantie européenne qui serait apportée à la totalité des dettes nationales concernées permettraient d’éviter le défaut. Elles auraient pour corollaire de faire participer l’ensemble des économies européennes à leur remboursement. Cela signifie que les contribuables allemands, français et ceux des autres peuples de l’Union consacreraient pendant plusieurs années une partie de leurs impôts – en augmentation – au remboursement de ces dettes.

Mais il ne saurait y avoir d’intégration budgétaire, financière et économique sans intégration politique. A défaut, les pouvoirs économiques, financiers et budgétaires seraient transférés à des autorités technocratiques sans légitimité politique, ni contrôle démocratique. Une telle situation serait contraire aux valeurs qui fondent nos régimes politiques et intenables, surtout au moment où de lourds sacrifices vont devoir être imposés aux peuples d’Europe.

Si l’option de l’intégration est financièrement la plus rationnelle, elle est politiquement très incertaine. Il n’existe pas aujourd’hui – au sein des peuples d’Europe – de conscience politique européenne et rien ne garantit que ces peuples soient prêts à consentir un tel transfert de souveraineté. Par ailleurs, cette intégration politique et économique ne suffirait pas en elle-même à corriger les écarts de compétitivité entre les Etats les plus robustes et les plus faibles de l’Union européenne. Il faudrait accepter – et faire admettre par les ressortissants européens – des différences importantes de niveaux de vie pendant de longues années avant que des politiques de développement régional ne permettent de progressivement les gommer.

2. Accepter que la Grèce fasse défaut, au moins partiellement. Ainsi que, sans doute, dans les heures suivantes l’Irlande, le Portugal, voire des Etats de taille plus importante comme l’Italie et l’Espagne. Cela permettrait d’adapter le profil de la dette à la capacité de remboursement du pays : la dette excédentaire serait alors annulée dans des conditions à déterminer avec les principaux protagonistes.

Cette option, qui s’accompagnerait probablement d’une sortie de la zone euro – à plus ou moins brève échéance, des pays en défaut –, devrait faciliter la résorption des écarts de compétitivité, au prix toutefois de dévaluation – et donc d’un appauvrissement immédiat – des pays concernés.

Mais cette solution constitue un saut dans l’inconnu. Personne ne sait comment le système bancaire européen et mondial, toujours fragile, résisterait à un tel choc. L’ensemble de nos Etats ne devrait avoir d’autre choix que de garantir la solvabilité du système bancaire – le cas échéant en le nationalisant – pour éviter sa paralysie totale, le temps que l’ensemble des conséquences des défauts des Etats et de la désintégration de la zone euro, soient analysés et évalués.

On le voit, aucune solution n’est simple, ni indolore. Mais il n’est plus temps de continuer à faire croire aux français et aux européens que la crise en cours depuis 2007 pourra être réglée par simple traitement monétaire et sans sacrifices difficiles.

Dans ces circonstances, il est frappant de voir l’opposition engluée dans ses débats stériles de primaire et le pouvoir exécutif aux abonnés absents, président de la République en week-end amoureux prolongé au Fort de Brégançon et chef du gouvernement en tournée africaine.

Il y a urgence à agir si nous voulons choisir notre avenir et ne pas nous le laisser imposer par les événements. Les politiques doivent faire place aux femmes et hommes d’Etat pour déterminer et mettre en œuvre une solution construite, victorieuse et durable dans le respect de nos principes démocratiques.

François Vigne, banquier.

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