Reconstruction de Notre Dame : « Une représentation ambiguë de la richesse » rattachée à la figure du mécène

Mécénat et philanthropie en France sont souvent perçus de manière polémique : le mot « mécène » renvoie aux lubies des rois et des princes, celui de « philanthrope » évoque l’assistance des dames patronnesses. Si l’on se réfère au dictionnaire, pourtant, le philanthrope « œuvre pour le bien de ses semblables et pour l’amélioration de leur condition », le mécène « favorise le développement des lettres, des arts et des sciences en procurant des moyens financiers ou des travaux ». Parce que les représentations de la richesse dans l’histoire montrent une ambiguïté intrinsèque – la richesse est à la fois véhicule de progrès pour l’humanité en même temps que danger de folie et de démesure –, les dépenses somptuaires sous forme de dons ont pour fonction de sortir une partie de l’argent accumulé hors du circuit de l’échange marchand, venant ainsi compenser la violence de l’enrichissement et la souillure qui est attachée à l’accumulation monétaire comme fruit de pratiques interlopes.

Rois et prêtres furent les premiers mécènes, car la création artistique accompagne la symbolique du pouvoir dès l’Antiquité, mais les Médicis et les princes florentins constituent la référence mythique du mécénat qui se diffuse ensuite en Europe. Le XVIIIe siècle marque le déclin du mécénat des cours officielles, alors que la figure du philanthrope apparaît. La bienfaisance sociale était jusqu’alors majoritairement assurée par les fondations pieuses (églises, hospices).

En 1712, dans son Dialogue des morts, Fénelon donne la première définition du mot « philanthrope », soit une personne portée à aimer tous les hommes. Libéraux, francs-maçons et républicains mais aussi bourgeois et industriels, inspirés par la philosophie des Lumières et la Révolution française, fondent des sociétés philanthropiques qui connaissent leur apogée à la fin de la première guerre mondiale. Elles cherchent à assurer la cohésion du corps social par l’éducation, la culture ou la santé.

La Révolution française affirme le principe de l’intérêt public de l’art. En 1793, le Louvre est institué Musée de la République. Napoléon enrichit les collections nationales en s’emparant des œuvres d’art privées de toute l’Europe pour les exposer au public. Le musée public se répand à travers tous les pays européens. L’aristocratie perd aussi son emprise sur les artistes qui revendiquent leur liberté de création, la figure du peintre bohème s’illustre dans la citation de Gustave Courbet : « Je méprise les mécènes. »

Le don gratuit n’existe pas

Vers 1870, un nouveau personnage entre en jeu avec le marchand d’art, qui organise la diffusion et le soutien de l’artiste. Ils cohabitent avec les collectionneurs privés qui peuvent léguer à l’Etat leurs acquisitions. Ces nouveaux mécènes, souvent américains, sont portés par le mouvement philanthropique constitutif de leur société. Issus du capitalisme familial, Carnegie, Rockefeller, Ford et Getty créent des fondations au début du XXe siècle, incités par le système fiscal favorable du statut d’organisme à but non lucratif et d’intérêt général. Aux Etats-Unis, être un donateur apporte reconnaissance et notoriété.

La philanthropie française, elle, est plutôt une alternative à la charité chrétienne et enracine la sécularisation de la société. Elle est portée par la conscience d’un monde nouveau à bâtir, d’un espace national à pacifier, elle exalte la marche triomphante du progrès. Au XXe siècle, l’Etat-providence marquera la réalisation de cette volonté. La France, république centralisatrice, gère l’intérêt général avec un certain succès et les citoyens développent alors une perception négative de l’intervention privée dans le social, la culture ou l’éducation. Sous les effets de la crise économique et de la montée de l’individualisme porté par Mai 68, les mentalités évoluent et la législation conforte ce mouvement avec la loi du 1er août 2003 relative au mécénat entrepreneurial, qui connaît un nouvel essor. Mais la méfiance, enracinée dans notre référence à l’Etat-providence, persiste.

Le don gratuit n’existe pas, il est le fruit d’un ensemble de motivations. Plus encore qu’une source de gratitude, de renom ou… de bénéfice fiscal, le don est un échange, au carrefour des alliances et des réseaux, dans toutes les catégories sociales. L’émotion suscitée par l’incendie de Notre Dame, un édifice considéré comme faisant partie du patrimoine commun et dont la valeur exceptionnelle le rend étranger aux lois du marché, est-elle investie par les mécènes et philanthropes sur le modèle traditionnel de dons somptuaires, contreparties à la dette due à la société ? Ou bien selon un modèle plus récent de philanthropie-risque, qui attend de ses activités un rendement et une performance effective et mesurable ?

Isabelle Antonutti est enseignante à l’université Paris-Ouest-Nanterre et chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC – université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines). Aurélia Desplain est ingénieure de recherches au CHCSC.

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