Réflexion sur le marché du travail japonais

Le fonctionnement du marché du travail japonais a depuis longtemps nourri un débat entre deux interprétations, qui s’est ravivé depuis la stagnation des années 1990. D’un côté, les faits que les jeunes japonais soient moins nombreux que leurs aînés dans un contexte de baisse marquée de la natalité et aient une espérance de vie plus élevée que les générations antérieures augmentent leur valeur intrinsèque sur le marché du travail, du point de vue de l’économiste. D’un autre côté, depuis le début des années 1990, on constate que ce sont les jeunes qui supportent le plus le fardeau de l’ajustement, dans un contexte où les entreprises protègent de fait les salariés d’âge moyen. C’est un peu comme si les jeunes étaient sacrifiés pour protéger la forteresse de l’emploi à vie.

Dans ces conditions, la recommandation est simple : il suffirait de détruire cette forteresse et de mieux répartir le poids du fardeau de la récession entre les générations. Cependant, il est vrai qu’un jeune sans connaissance ni compétence est souvent “inutile” dans un environnement économique caractérisé par une concurrence de plus en plus intense. Ce constat est d’autant plus pertinent dans le contexte japonais, où la “formation sur le tas” (formation interne à l’entreprise) améliore la productivité des entreprises plus que ne le ferait n’importe quel manuel écrit par un prix Nobel.

Ainsi, le principal problème pour les jeunes n’est pas la lutte avec les générations plus âgées pour obtenir un poste mais le besoin d’une aide pour devenir un travailleur à part entière, à travers l’emploi : du point de vue des jeunes, ne pas accéder à l’emploi c’est équivalent à perdre une chance de se former.

Dans ces conditions, les mesures possibles sont au nombre de deux. L’une est de subventionner la formation à travers l’emploi, ce qui a été fait depuis 2004 dans le cadre du “système dual à la japonaise”, inspiré du modèle allemand. Si les employeurs sont réticents à payer les coûts de formation, cette subvention peut être une solution et ce, malgré des problèmes de coûts d’opportunité. La seconde solution peut être de transférer la responsabilité de la formation des entreprises à l’Etat, mais cela semble difficile étant données les pratiques japonaises et les échecs répétés de la promotion de la formation dans des écoles publiques.

Ainsi, il est intéressant d’analyser le temps qu’un jeune peut se permettre d’attendre avant de trouver l’emploi qui lui convienne. Comme la formation sur le tas est plus ou moins spécifique à chaque entreprise au Japon, changer d’emploi peut conduire à la perte du capital humain accumulé chez l’employeur précédent. Etant donnée cette caractéristique, quand une récession réduit les chances de trouver un emploi convenable pour les jeunes qui sortent du système éducatif, il peut être préférable pour eux de volontairement attendre une opportunité ultérieure plutôt que de saisir la première chance d’emploi qui se présente à eux. Dans ce cas, les phénomènes de queue sur le marché du travail devraient se manifester pendant les périodes de récession.

Cependant, une simple analyse de l’emploi des jeunes entre la fin des années 1980 (période de forte croissance au Japon) et des périodes de creux comme la fin des années 1990 ne confirme pas ce phénomène : le pourcentage de jeunes diplômés qui trouvent un emploi est plutôt stable, quel que soit le moment du cycle ; en revanche, les inégalités de salaires au sein d’une même génération ont tendance à augmenter en période de récession. Cela signifie qu’en fait les jeunes japonais ont très peu de marges de manœuvre pour choisir leur date d’entrée sur le marché du travail. Cela s’explique par le fait qu’il y a une grande simultanéité dans l’embauche des jeunes diplômés qui se déroule le 1er avril (début de l’année fiscale au Japon).

Par conséquent, sitôt qu’un jeune diplômé laisse passer une opportunité d’emploi, il est quasiment obligé d’attendre un an et d’être ainsi mis en concurrence avec les diplômés de l’année suivante dans sa recherche d’emploi. De plus, le fait d’avoir attendu avant d’entrer sur le marché du travail joue plutôt comme un signal négatif du point de vue des employeurs. En bref, cela décourage les jeunes diplômés de prendre le risque d’attendre un an de plus pour essayer de trouver un emploi. Dans ces conditions, ils sont prêts à saisir presque n’importe quelle opportunité, y compris celles qui sont très mal payées et ne correspondent ni à leur attente, ni à leur niveau de qualification.

Cette situation est sensiblement différente de ce qu’on observe dans les pays d’Europe continentale, où il y a plus de tolérance pour un processus long de recherche d’emploi. Dans le même temps, les conditions d’emploi des jeunes européens, caractérisées par des taux de chômage élevés, n’est par forcément un modèle pour les jeunes japonais. Quoiqu’il en soit, ce type de comparaison peut nous aider comprendre le vase de Rubin sur le marché du travail japonais.

Ryo Kambayshi, économiste du travail, est maître de conférences à l’Université Hitotsubashi, Institut de recherche économique.

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