Réforme des retraites : « Dans les territoires en déclin, les jeunes partent, les anciens restent »

La France rurale et celle des villes moyennes sont inexorablement en crise face au développement insolent des grandes métropoles. Mais ce qui caractérise avant tout cette « France d’en bas », c’est le vieillissement de sa population, auquel s’ajoutent la paupérisation due au chômage et le changement des modes de vie. En particulier, la forte diminution de l’intérêt pour les résidences secondaires dans les territoires ruraux y entraîne une baisse des prix et une augmentation des durées de vente pour les retraités désirant vendre un logement devenu inadapté ou difficilement adaptable. Ces phénomènes s’observent aussi ailleurs qu’en France : l’ensemble des sociétés occidentales sont confrontées au phénomène de métropolisation et à une certaine désillusion d’un mode de vie né à la sortie de la seconde guerre mondiale.

Ces deux éléments n’ont pas été correctement appréhendés par les politiques publiques, alors qu’ils sont fondamentaux. Pourtant, le phénomène n’est pas nouveau. La cassure a commencé à apparaître dès les années 1980, avec le développement de la transformation numérique, qui a peu à peu creusé les écarts de salaires et de taux d’emploi en faveur des grandes métropoles. L’automatisation et la robotisation de l’agriculture et de la petite industrie, confrontées à la concurrence mondiale, ont également contribué à la baisse de la population active des petites villes. Notre économie repose aujourd’hui sur les produits « intelligents », qui font appel à une main-d’œuvre hautement qualifiée qui ne se trouve que dans les grandes villes. En outre, les entreprises innovantes obéissent à la « règle de l’agglomération », selon laquelle les sociétés ont tendance à s’installer là où d’autres sont déjà implantées et où elles trouveront des talents. Dans les territoires en déclin, les jeunes partent, les anciens restent et subissent les fermetures de services.

Stratégie mixte

Le phénomène est très similaire aux Etats-Unis (Countering the Geography of Discontent – Strategies for Left-Behind Places, Clara Hendrickson, Mark Muro et William A. Galston, Brookings Institution, novembre 2018). En Asie, le Japon est confronté à l’abandon de territoires entiers du fait de l’inquiétante diminution de la population, de près de 200 000 personnes par an. La réforme de la loi japonaise sur les collectivités locales, en 2014, a affirmé l’importance de sélectionner des secteurs favorables à une population vieillissante en matière d’équipements publics. La konpakuto shiti, ou « ville compacte », est aujourd’hui la norme au Japon. Les territoires concernés rivalisent d’ingéniosité pour attirer des populations jeunes, offrant notamment des services de petite enfance. L’enjeu est crucial : favoriser le maintien du peuplement et des recettes fiscales tout en rationalisant l’accompagnement de la perte d’autonomie de la population âgée. Cela renvoie, en France, à la notion de « territoires favorables au vieillissement », évoquée dans la loi d’adaptation de la société au vieillissement de 2015.

Dans la pratique, les politiques de développement sont soit tournées vers les individus, soit vers les territoires. La Brookings Institution préconise une stratégie mixte, respectant la concentration de l’activité économique sur quelques pôles de croissance bien identifiés, de taille moyenne et bien situés, qui apporteront à leur tour des possibilités de développement aux zones rurales et petites villes proches.

Désenclaver les campagnes

En France, les politiques affichent leur volonté de redonner vie à nos villages désertés en ayant recours à des aides directes aux individus ; la difficulté à attirer les personnels de santé vers les zones délaissées montre que ce prisme n’est pas le bon.

Pour désenclaver les campagnes, un plan Internet haut débit a certes été lancé dès 2013, mais il reste indispensable de réaliser des investissements publics pour le maintien des services, notamment en faveur des aînés. Toutefois, ils devraient se concentrer sur certains territoires préalablement identifiés comme pertinents. Il faut en effet prendre conscience que vouloir sauver tous les petits villages est un leurre. C’est une question d’échelle : un service d’aide à domicile ne fonctionne que si les bénéficiaires sont concentrés sur un territoire restreint. Les préconisations de la Brookings Institution pourraient nous inspirer. C’est lorsque les villes moyennes se seront développées qu’elles pourront à leur tour devenir des centres offrant travail, services, loisirs et logements abordables pour une population active, et ainsi favoriser un essaimage vers leur périphérie. Le développement d’une offre d’habitat inclusif au cœur de territoires redynamisés et une revalorisation des métiers du grand âge permettront de mieux accompagner les personnes âgées demeurant à domicile.

Face aux enjeux de la transition démographique, le territoire est bien le socle d’une politique publique efficiente et durable.

Pierre-Marie Chapon, géographe spécialiste du vieillissement, président de VAA Conseil, et Bernadette Oudiné, proviseure retraitée, ont écrit On se trompe sur les vieux (L’Harmattan, 2016).

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