Réforme des retraites : « Pour un “new deal” générationnel »

Les progrès de la longévité humaine sont l’un des phénomènes majeurs du XXIe siècle. Pour autant, ils sont abordés sous le seul prisme, réducteur, du vieillissement de la population et des coûts grandissants qu’il engendre.

Or l’allongement de la vie ne repousse pas seulement l’horizon de la mort. Il bouleverse également tout le processus du grandir/vieillir, lequel doit désormais s’inscrire dans le temps long de la vie. Dès lors, il convient de réexaminer nos manières de vivre ensemble et de créer de la solidarité dans un monde où quatre générations coexistent au lieu de trois. Les flux d’échanges intergénérationnels et les choix de politiques publiques leur correspondant sont donc à repenser. Au lieu de cela, les décideurs politiques ont engagé dans l’urgence et à répétition depuis 2003 des réformes paramétriques des retraites dont l’objectif central était de rétablir la soutenabilité financière du système, compromise par le vieillissement.

Nous défendons l’idée qu’il est urgent de revenir à l’esprit des origines de la Sécurité sociale en refondant le pacte de solidarité intergénérationnelle qui était au cœur de sa création, et lui donnait sens.

La Sécurité sociale, créée en 1945, fondait un droit universel à la sécurité par l’assurance qui permettait de garantir à tous un maintien au moins partiel du niveau de vie en cas de maladie, accident du travail, retraite, naissance d’un enfant. Elle s’inspirait de la doctrine solidariste de Léon Bourgeois (1896) qui posait le principe de la solidarité et de l’interdépendance entre les êtres humains, qui ont une dette les uns envers les autres. La Sécurité sociale institue des droits équilibrés par des devoirs : les bien-portants cotisent pour les malades, les actifs pour les retraités.

Quatre générations sous un même toit

Le pacte implicite noué en 1945 sur les retraites pose que chaque génération dépend de la suivante et ne peut se sauver seule. Il repose sur un échange mutuellement profitable entre les trois générations alors en présence. Aux plus âgés était accordé un droit à la retraite, c’est-à-dire quelques années de repos en fin de vie active. En échange, les adultes, après une brève période d’éducation, se réservaient le travail de manière stable et continue. La durée moyenne de la vie active était de cinquante ans en 1960 ; le statut stable d’emploi des adultes leur permettait de financer la retraite des aînés, l’éducation de leurs enfants et la protection sociale de la famille. Le pacte scellé couvrait les trois temps de la vie : éducation, emploi, retraite. Il reposait sur une solidarité de long terme entre générations, puisque les actifs cotisaient pour les retraités parce qu’ils étaient confiants dans le fait que les générations plus jeunes cotiseraient à leur tour pour leurs vieux jours avec la même détermination.

Mais l’allongement de la vie et les mutations du travail ont, dès la fin du XXe siècle, bouleversé l’équilibre de ce pacte et provoqué un déficit d’équité intergénérationnelle. Désormais, quatre générations coexistent, et ce sont les seniors qui héritent de leurs parents âgés, alors que la retraite dure 28 ans en moyenne aujourd’hui contre quelques années en 1950.

Surtout, les transformations du travail ont dégradé les statuts d’emploi, devenus plus instables et flexibles, et ont conduit à une sélectivité accrue du marché du travail. En conséquence, la pauvreté a changé de camp. Hier, les pauvres étaient les vieux, aujourd’hui ce sont surtout les jeunes. Le pacte de solidarité a tourné au pacte de sacrifice : les jeunes ont l’impression qu’on ne leur laisse que des dettes et qu’ils paient pour des retraites qu’ils n’auront pas. Ces évolutions imposent de repenser les manières de concevoir la solidarité et l’équité entre les générations. Au lieu de cela, les réformes successives des retraites ont engagé des ajustements paramétriques, sans se soucier de rétablir la justice sociale dans les rapports entre générations.

Lier éducation, emploi et retraite

Il est urgent de revenir à des échanges mutuellement profitables pour les quatre générations en présence, et donc de proposer un « new deal » générationnel qui équilibre les contributions apportées et les rétributions reçues sur l’ensemble du cours d’une vie. Refonder le pacte de solidarité entre les générations exige de lier, comme par le passé, éducation, emploi et retraite. Dans une société de longévité, il est indispensable de prolonger la vie professionnelle pour équilibrer les comptes sociaux. Mais cela suppose en contrepartie de mobiliser et d’accueillir sur le marché du travail les trois générations en âge de travailler : jeunes, adultes et seniors. Or, les âges extrêmes sont aujourd’hui tenus à la lisière du marché du travail. Le taux d’emploi des 60-64 ans en France demeure l’un des plus faibles d’Europe, et plus de 40 % de ceux qui liquident leur retraite ne sont plus en emploi. De même, les moins de 25 ans ont un taux d’emploi qui stagne autour de 30 %, l’un des plus bas d’Europe.

Il ne peut y avoir de pacte intergénérationnel équilibré si aucune politique volontariste de l’emploi, du travail et de la formation ne s’efforce de redistribuer les chances d’activité entre les générations. Les jeunes et les actifs doivent bénéficier d’une meilleure fluidité des transitions entre formation et emploi tout au long de la vie. Cela suppose également de rehausser la qualité des emplois pour tous, car la soutenabilité du travail est indispensable pour prolonger l’activité. La solidarité intergénérationnelle se joue aussi en entreprise par la recherche d’une meilleure coopération et complémentarité entre les trois générations d’actifs.

La refondation d’un pacte intergénérationnel équilibré reconstruirait une cohésion sociale et une adhésion démocratique gravement compromises par une gestion technocratique de la protection sociale, qui n’a vu dans les progrès de la longévité qu’une menace pour l’équilibre des comptes sociaux. Pourtant, la longévité recèle de nouvelles ressources et opportunités, tant pour l’individu que pour la société. Mais à ne la voir que comme un fardeau, on s’interdit d’opérer la révolution des esprits indispensable pour bâtir une société solidaire et inclusive.

Anne-Marie Guillemard est professeure émérite de sociologie de l’université Paris-Descartes. Elle siège au Conseil d’orientation des retraites et au Conseil de l’âge. Elle co-auteure de Allongement de la Vie. Quels défis ? Quelles politiques ? (La Découverte 2017).

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *