Résolution de l’ONU sur les colonies israéliennes : « L’avènement d’une diplomatie post-bipolaire »

La résolution récemment adoptée par le Conseil de sécurité sur la politique de colonisation israélienne en Palestine marque une vraie rupture, dont les diverses composantes sont occultées par des polémiques souvent destinées à égarer. Vient d’abord à l’esprit le sens politique de l’abstention américaine. Celle-ci apparaît comme l’aboutissement logique d’appels et de pressions vainement mis en œuvre depuis le début de son premier mandat par Barack Obama.

On peut certes considérer que le président américain a été lent à conclure : mais c’est ignorer la formidable contrainte exercée non seulement par d’actifs lobbys, mais aussi par la force de la tradition d’alignement américain sur l’Etat hébreu, progressivement construite depuis Harry Truman et devenue la pierre angulaire de l’engagement mondial de la superpuissance.

C’est oublier l’hypothèque que faisait peser, durant toute la dernière campagne, le clan Clinton, dont on sait combien il était proche des dirigeants israéliens. C’est surtout méconnaître cette marque de la post-bipolarité qui renverse la vieille tradition en faisant du grand frère l’otage permanent du plus petit et de ses turbulences.

Enonciation et dénonciation

Il fallait oser et Obama l’a fait, ce qui est à son honneur. Il l’a fait à sa manière, en se confiant davantage à une politique d’énonciation – et de dénonciation – qu’à une politique de force, montrant maintenant mieux que jamais ce qui le distingue de son concurrent Vladimir Poutine et de son successeur Donald Trump. Les esprits chagrins s’interrogeront sur l’efficacité de la démarche. Ils auront raison de dire que l’acte accompli ne résoudra pas un conflit qui va bientôt devenir septuagénaire. On peut même ajouter que l’innovation est toute relative, car le droit international avait déjà condamné une politique de colonisation violente et injuste.

Mais cette diplomatie de l’énonciation n’est pas vaine : du discours du Caire, qui ouvrait son premier mandat, alors vieux d’un peu plus de quatre mois, jusqu’à la résolution 2334, en passant par son discours, hélas oublié, devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2009, le président sortant a offert la première lecture d’un monde post-bipolaire, où le droit n’est plus appelé à se confondre avec la force, où les règles de la géopolitique ne sont pas là pour dire le vrai, où l’allié peut avoir tort, où une puissance occidentale peut aussi donner raison à ceux qui, naguère, étaient en posture d’adversaire : en 1967, le général de Gaulle avait déjà compris combien il était important de ne pas abandonner la cause palestinienne, voire arabe, au camp d’en face, de se contenter des seules vérités d’alliance….

La méthode Obama a été profondément marquée par la déconfiture du néoconservatisme, par la faillite d’un interventionnisme devenu réflexe diplomatique, par la prégnance des postures intransigeantes. Convaincu, bien avant tous ses partenaires occidentaux, que l’usage de la force relevait plus de la présomption que de l’efficacité, il a accrédité une diplomatie davantage ouverte à la fluidité des choix, à la capacité de l’énonciation et aux vertus de la négociation, genre qui avait disparu et que les dossiers iranien et cubain ont remis sur rail. Benyamin Nétanyahou n’était pas en l’espèce le partenaire idéal pour une telle relance. L’acte onusien est arrivé à temps pour le rappeler et le fustiger.

Effet de rupture

L’effet de rupture ne s’épuise pas pour autant. L’énonciation, formalisée par une institution internationale et légitimée par un vote quasi unanime (14 pour et une abstention), a force délibérative de ce qui apparaît ici comme une communauté internationale, terme souvent galvaudé, mais qui fait sens dès lors qu’on atteint un tel niveau de concorde. Les Nations unies annulent couramment leur autorité en apparaissant comme un lieu d’expression de l’équilibre des forces. Elles atteignent un tout autre niveau de réputation quand, trop rarement hélas, elles expriment un sentiment consensuel qui vient ainsi incarner l’idéal d’une sécurité collective.

Dans un monde de communication et d’implication humaine, où les relations internationales ne sont plus la pleine propriété des seuls stratèges et autres monstres froids, une telle énonciation ne relève plus de la volatilité de simples paroles. Elle fixe un cadre que Donald Trump ne pourra pas ignorer, à défaut peut-être d’en comprendre pleinement la signification.

D’autant qu’une autre rupture mérite d’être prise en compte. Le débat du Conseil n’a pas été le fait des puissances habituelles, raidies dans leur statut de membres permanents, anciens cogérants d’un monde fini. Il a été initié par des Etats qu’on n’attendait pas : Malaisie, Nouvelle-Zélande, Sénégal, Venezuela montraient par leur volontarisme que la réputation de puissance n’est plus l’étalon de la capacité diplomatique.

De manière remarquable, le monde arabe s’est vite retiré du jeu : abandonnant son initiative, l’Egypte du maréchal Sissi a laissé paraître une diplomatie plus sensible aux pressions d’Israël et de Donald Trump qu’à la solidarité arabe. Que le champ libre fût ainsi donné à des Etats issus d’autres lieux que ceux de la puissance et de la guerre constitue un signal et peut-être un espoir de voir grandir cette diplomatie post-bipolaire.

La colère du gouvernement israélien est en partie liée à ce spectre nouveau, mais reste en grande partie feinte. Comment délivrer un brevet de sincérité à ceux qui présentent cette résolution comme « honteuse », alors qu’elle ne prévoit même aucune sanction et qu’elle appelle tout simplement à mettre fin à des spoliations incessantes ? La force produit la force et, en réagissant par la menace, Tel-Aviv espère mobiliser ainsi les ressources d’une contre-attaque. De ce point de vue, les risques pour demain n’ont pas disparu.

Bertrand Badie, professeur de relations internationales à Sciences Po Paris. Dernier ouvrage paru : Un monde de souffrances. Ambivalence de la mondialisation (éditions Salvator, 2015, 20 euros).

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