Résoudre le problème nucléaire de la République de Téhéran

Par Djamchid Assadi, professeur à l’American University of Paris et à Dijon (LE FIGARO, 02/01/06):

La communauté internationale s’inquiète à juste titre de l’attitude intransigeante de la République islamique d’Iran à l’égard du nucléaire et des prises de position de son nouveau président ultraconservateur. L’élection de 70 et 100 militaires au Parlement actuellement en exercice a considérablement renforcé la position des partisans radicaux de l’option nucléaire à tout prix. Dans ces conditions, la construction de l’arme fatale par le régime est bien probable.

Par ailleurs, avec un pétrole cher, il est peu probable qu’une alliance transatlantique puisse imposer des sanctions économiques à l’Iran et résiste longtemps aux tentations de désistement. Même si les Européens décident de s’aligner sur les positions américaines au Conseil de sécurité, rien ne semble empêcher la Chine et la Russie d’opposer leurs droits de veto à toute résolution hostile à l’égard de la République islamique. Leurs intérêts économiques ne sont pas moins engagés que ceux des Européens.Par contre, elle a permis à l’Iran de gagner un temps précieux pour assembler en particulier un grand nombre de «centrifugeuses». C’est bien pour cette raison que les ultraconservateurs trouvent un immense plaisir à éterniser les pourparlers. Avec l’inefficacité de la solution diplomatique douce, une approche diplomatique dure pourrait être envisagée : la saisine du Conseil de sécurité. Mais compter sur une résolution de celui-ci, c’est ignorer d’abord les attitudes des membres du Conseil et puis l’inefficacité exécutoire d’une éventuelle résolution. Les intérêts économiques des Européens les empêcheraient d’avoir une position ferme visà-vis de l’Iran. Les échanges entre l’Europe et l’Iran s’élèvent actuellement à 20 milliards d’euros. Les banques européennes ont prêté autour de 17 milliards d’euros à l’Iran. Les premiers, déçus par les revirements perpétuels des Iraniens, s’ouvrent davantage aux avertissements des seconds, qui, en quête du soutien international, patientent sagement. Toutefois, aucune desdites approches ne semblerait arriver à une fin efficace. La solution diplomatique peut prendre deux formes : douce et dure.

L’approche douce – perpétuer la négociation avec la République islamique – n’a abouti, pour l’heure, à aucun dénouement fiable. Que peut-on faire, alors, pour résoudre le péril du projet nucléaire iranien ? Les Européens cherchent à dénouer la crise par la voie diplomatique, alors que les Américains n’écartent pas l’option militaire. A la fin de 2004, la Chine est devenue le premier marché d’exportation de pétrole Iranien. Aux contrats commerciaux s’ajoutent des investissements chinois dans le secteur d’énergie de l’Iran excédant aujourd’hui des 100 milliards de dollars.

La Russie n’est pas en reste. Le commerce bilatéral entre l’Iran et la Russie dépasse déjà les 2 milliards de dollars. En plus de l’investissement direct et de la vente massive d’armement, la Russie est fortement impliquée dans l’industrie de l’énergie nucléaire de l’Iran. Les sanctions ou boycotts économiques n’obligeraient la République islamique à rien. Elle trouvera facilement des moyens de les contourner.

Alors si les diplomaties douce et dure n’arrivent pas à convaincre les dirigeants radicaux de la République islamique d’Iran, les Américains auraient-ils recours à l’action militaire ? Différents plans d’attaque ont été étudiés. Les Israéliens y pensent également.

Mais des assauts conventionnels ne détruiraient pas les installations nucléaires iraniennes. C’est bien pour cette raison que depuis 2004, le Departement of Defense américain étudie l’utilisation des armes nucléaires contre l’Iran. Toutefois, une action militaire, conventionnelle ou atomique, serait en fin de compte contre-productive.

Pourquoi ? Tout d’abord parce qu’elle blesserait irrémédiablement les sentiments patriotiques des Iraniens, qui restent dans leur majorité pro-Occidentaux et surtout pro-Américains. Le mouvement populaire réformiste du pays ne serait pas moins affaibli. Puis, les forces armées iraniennes ne pourraient résister à la puissance des frappes américaines, certes, mais elles seraient bien capables d’utiliser leur pouvoir de nuisance : mobiliser des chiites, défier les Américains, saboter le processus de paix fragile entre Palestiniens et Israéliens et surtout miner le détroit d’Hormuz, par lequel transite le pétrole de la région vers les marchés consommateurs. Cela augmenterait encore le prix du pétrole et fragiliserait l’économie européenne, toujours en mal de croissance.

Alors, si les négociations diplomatiques restent inefficaces et les actions de force contre-productives, faut-il reconnaître fatalement une nouvelle puissance nucléaire dans la région ? Certainement pas, parce que le risque est considérable et parce qu’il existe une politique dissuasive, moins coûteuse et plus efficace. Cette politique peut être appelée bicéphale, parce qu’elle s’adresserait à la fois à l’Etat et à la société civile en Iran. A l’Etat islamique, la communauté internationale donnerait clairement et officiellement deux garanties. Une technologique, l’autre politique. La première reconnaîtrait le droit de l’Iran d’avoir accès à la technologie pacifique à des fins pacifiques. Le peuple, en désaccord avec le régime, mais convaincu des bienfaits de la technologie nucléaire, serait bien rassuré. La garantie politique assurerait qu’on n’attaquerait ni ne provoquerait un changement de régime, ce qui serait par ailleurs inutile.

Bref, si pour résoudre le problème nucléaire en Iran, changer l’attitude des ultras du régime, par dialogue ou par action militaire, semble illusoire, la démocratisation du régime par pression sur l’Etat islamique et soutien à la société civile dénouerait effectivement le problème nucléaire de la République islamique. La démocratie iranienne contribuerait à la paix dans le monde.