Réussir les transitions démocratiques au Maghreb et au Machrek

L’esprit démocratique présent est rebelle à la mémoire du passé, même récent. Assurément, il n’y a rien d’étonnant à ce que les mouvements contestataires de la Tunisie, de l’Algérie ou de l’Egypte n’activent guère le souvenir de la chute du mur de Berlin et du réavènement de la démocratie à l’Est. Les habitants de l’Europe centrale et orientale avaient beaucoup à y gagner, mais pas grand-chose à y voir en tant qu’acteurs, si ce n’est pour acclamer une victoire déjà acquise.

L’événement décisif était l’effondrement de l’Union soviétique et de sa capacité à dominer ses satellites, non un soulèvement de leurs populations. En revanche, combien est étrange l’oubli presque absolu des “transitions démocratiques” tellement célébrées il y a vingt ou trente ans, celles de 1974-1975 au Portugal, en Grèce et en Espagne, puis celles de 1983-1990 en Amérique latine ou encore aux Philippines libérées par le People’s Power.

Certes, leurs circonstances étaient très différentes : putsch militaire de gauche au Portugal, opération largement extérieure en Grèce, “transition modèle” reposant sur un accord au moins tacite entre les parties en cause en Espagne, répétition adaptée du précédent espagnol au Brésil puis au Chili, sans parler des ratés relatifs comme en Argentine. Mais en dépit de ces spécificités, un retour sur ces “transitions” devenues classiques – et oubliées – permettrait de remettre en lumière divers défis communs aux phénomènes de démocratisation.

Le premier se rapporte à la maîtrise, par les nouveaux gouvernants en général improvisés, de l’impatience des foules qui occupent les places publiques en rêvant simultanément de vengeance et de miracles matériels soudains. Sur ce plan, il apparaît que les peuples qui ont été affectés par des guerres civiles ou des troubles sanglants en conservent les traces. Ils répugnent aux espoirs abusifs et reculent devant le déchaînement des passions. Ce fut le cas des Espagnols de 1936 à 1939, des Grecs après la seconde guerre mondiale, maintenant des Algériens frappés par le fléau des bandes armées islamistes.

Or il est intéressant d’observer que les deux premiers pays ont connu des passages à la démocratie, pacifiques et contrôlés, pour des raisons qui ne sont sûrement pas étrangères à la prudence, voire à l’anxiété devant le changement de peuples traumatisés par leur passé. Et il est probable qu’un phénomène assez analogue et d’autant plus pesant qu’il est proche explique jusqu’à un certain point pourquoi les manifestations en Algérie n’ont pas fait autant tache d’huile qu’en Tunisie.

Un deuxième défi se rapporte à la légitimité des démocratisations menées à bien soit par des biais peu démocratiques, soit encore par des figures politiques au pedigree politique peu reluisant. En ce qui concerne au moins les infatigables manifestants, les Tunisiens ont l’air de repousser frontalement cette éventualité. Ils refusent en particulier la présence dans le gouvernement – qui n’est pourtant que de transition – de ministres compromis avec l’ancien régime et de membres de l’ex-parti officiel. Ils préfèrent oublier que, dans les régimes despotiques, il devient parfois très difficile de ne pas feindre le conformisme (les habitants des anciens pays communistes ou de l’Italie fasciste en savent quelque chose).

Pourtant, il existe de nombreux précédents de transitions démocratiques qui furent peut-être d’autant plus réussies dans l’immédiat qu’elles avaient reposé sur des schémas peu démocratiques. Bien qu’il ne faille plus trop le dire, ce fut bien le cas de l’Espagne en particulier, conduite de main de maître par le premier ministre Adolfo Suarez, ancien ministre du parti unique et directeur de la télévision franquiste, vilipendé quelques mois par la presse des grandes démocraties avant qu’elles ne l’applaudissent.

Ce fut également le cas au Brésil, en Uruguay et au Chili, où la démocratisation fit l’objet d’un pacte tacite entre l’opposition et les généraux. C’est sans doute que l’une des conditions capitales d’une transition réussie est que l’appareil de l’Etat ne cesse pas de fonctionner au point de convaincre la population que les choses allaient mieux sous le pouvoir défunt. Dans ce but, mieux vaut que la rupture ne soit pas totale entre les deux régimes de gouvernement successifs.

Le troisième défi procède de la présence ou non dans le processus de démocratisation de personnages charismatiques capables à la fois de rassurer les citoyens tout juste promus dans ce rôle sur le maintien de l’autorité de l’Etat et de les convaincre de ce que l’objectif de la démocratie sera atteint.

Au vrai, ceux-ci se manifestèrent surtout dans les transitions postcommunistes, avec Lech Walesa, en Pologne, et Vaclav Havel, en République tchèque, spécialement. Il y eut aussi Cory Aquino aux Philippines, en 1986. En revanche, ces sauveurs du peuple ne jouèrent guère un rôle dans les transitions méditerranéennes ou latino-américaines, en dépit de la légende construite autour du roi Juan Carlos d’Espagne. Il était présenté, au début, comme une créature de Franco, surnommé chez lui “Juan el Breve” (“Juan le bref”, sous-entendu “au court règne”). Que les peuples arabes manquent eux aussi de héros démocratiques de ce genre n’a, par conséquent, rien d’exceptionnel ni de fâcheusement prémonitoire.

D’autres défis encore se retrouvent dans tous les passages à la démocratie. On n’en relèvera plus que deux. Un problème à ne pas négliger tient à l’existence d’un nombre inconnaissable de personnes frappées, au moins provisoirement, de mutisme, de sceptiques ou d’anciens partisans ou bénéficiaires du régime antérieur, bref de gens qui n’attendent rien de bon du changement ou qui y assistent en spectateurs passifs dans l’attente du résultat final.

Ceux-là risquent d’être prompts à se retourner et à s’exprimer négativement si la démocratie à peine née n’affirme pas son autorité et son aptitude à préserver la situation économique.

Dernier défi, enfin, mentionné ici, et bien qu’il s’en trouve d’autres encore, celui qui a trait à la pression exercée par nos propres médias, nos responsables politiques et le public des pays riches et autres “vieilles démocraties”, que nous constituons, sur les populations en révolte de la rive méridionale de la Méditerranée.

Ce serait pour nous une lourde responsabilité que de les pousser vers l’intransigeance du tout ou rien, tout en battant notre coulpe pour les cajoler. La démocratie se bâtit moins à base d’émotions et de protestations d’amitié gratuites que de raison politique.

Par Guy Hermet, politologue, ancien directeur du CERI.

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