« Révolution des parapluies » contre Pékin

Rares sont ceux qui ont cru que le mouvement « Occupy Central » allait prendre la forme qu’il a prise. Encore plus rares sont ceux qui auraient pu croire que le mouvement allait se transformer en « révolution des parapluies ».

En juin 2013, le professeur Tai Yiu-ting a conçu le projet d’« Occupy Central ». A partir du 27 mars 2014, il s’est transformé en une « déclaration d’intention ». Le plan correspondant au slogan « Que l’amour et la paix occupent le Centre » est resté en gestation pendant dix-huit mois. Il a donc été mûrement réfléchi ! La population a proposé des référendums populaires et a attendu une réaction de la part du gouvernement. Ils ont répété les gestes de la désobéissance civile.

Si le mouvement avait concerné de simples demandes, les Hongkongais se seraient trouvés en face d’un gouvernement respectueux des lois. Mais cette fois, dans le processus de démocratisation de Hongkong, ce qu’ils attendent, ce n’est pas Leung Chun-ying – élu le 25 mars 2012 par 689 voix sur les 1200 que compte le collège des électeurs hongkongais et soutenu par le premier ministre chinois de l’époque, Wen Jiabao –, mais le pouvoir du Parti communiste chinois qui a déjà utilisé tanks et mitraillettes pour réprimer les manifestations des étudiants à Tiananmen dans la nuit du 3 au 4 juin 1989.

SENS DES RESPONSABILITÉS

Ceux qui ont lancé le mouvement d’« Occupy Central » ne peuvent éviter de prendre des précautions par rapport à la désobéissance civile. Même si ces leaders s’inspirent de l’esprit de Gandhi et de Martin Luther King, même s’ils utilisent la conscience à l’encontre de la loi et sont prêts à assumer les conséquences de leurs actes, tout cela sert à attirer l’attention du monde sur une perle de l’Orient affaiblie et à provoquer la réforme de leur système politique. Les leaders d’« Occupy Central » ont établi des plans précis liés au contexte particulier de Hongkong. Dans l’évolution du mouvement, les leaders ont rassemblé les concepts de démocratie directe, démocratie représentative et démocratie délibérative, faisant ainsi apparaître la détermination de la révolte, donnant corps à un sens des responsabilités et de la rationalité du mouvement. Lors de la préparation du projet, ceux qui sont au cœur de l’organisation prennent les plus gros risques. Ils n’opposeront aucune résistance à ceux qui viennent les arrêter. Une fois arrêtés, ils ne feront pas appel à un avocat, ne demanderont pas de libération sous caution et ne se défendront pas devant le tribunal. En revanche, pour ceux qui seront dans le deuxième cercle de l’organisation, les dirigeants prévoiront avocats et plaidoiries en cas d’arrestation. Ceux qui ont des vieux parents ou des enfants à charge, et qui se trouveraient en difficulté en cas d’emprisonnement, resteront à la marge des manifestations. Ainsi ils n’auront pas enfreint la loi. Et en tant que simples badauds, ils augmenteront le nombre des manifestants lors des rassemblements.

Et pourtant, « Occupy Central » reste illégal aux yeux de certains. Il s’agit de ces délateurs payés 50 centimes par le pouvoir, ces bavards inutiles et autres lèche-bottes. Même s’il est illégal, « Occupy Central » est en fait conforme à l’esprit de la loi. La population ne doit entrer en désobéissance civile que lorsqu’elle a épuisé toutes les voies légales d’expression. A-t-on organisé des manifestations autorisées ? Oui.

HÉRITÉE DE LA COLONISATION BRITANNIQUE

Le 1er juillet 2014, la manifestation a battu tous les records, avec une participation de plus de 500 000 personnes. Le rôle des médias ? Même s’ils ont été infiltrés par le pouvoir communiste et que de plus en plus de journalistes ont subi des attaques violentes ces derniers temps, les citoyens de Hongkong peuvent toujours se tourner vers eux pour exprimer leurs desiderata. La voie législative ? Même si les collèges socio-professionnels,cette forme étrange de la représentation politique héritée de la colonisation britannique, continuent à orienter les élections à Hongkong, ceux qui relèvent des partis démocratiques – comme le Parti démocratique – représentent encore un tiers des élus. Cela ne s’est pas fait sans efforts ! Le Conseil législatif est plus un symptôme de la maladie qu’un remède. Parler avec le gouvernement chinois ? Tout ce qui a pu être dit a été dit. Ceux qui n’ont pas d’atout en main et qui doivent affronter un adversaire qui ne craint ni de manipuler ni de revenir sur ses promesses ne peuvent qu’échouer. La grève des cours et des usines ? Tout a été tenté jusqu’à l’épuisement des troupes.

Pourtant, l’espoir de se faire entendre ne cesse de s’éloigner. Pékin ne fait que reculer la date de l’échéance du suffrage universel à Hongkong. Dans le Livre blanc publié le 10 juin 2014 – sur la mise en œuvre de la politique « un pays, deux systèmes » à Hongkong – le concept de « pouvoir de tout contrôler » a émergé. La stupéfaction a frappé tous les milieux de Hongkong. Le 31 août 2014, la « décision » du Comité permanent de l’Assemblée nationale marque un réel pas en arrière par rapport à l’ancien système d’élection indirecte par les administrateurs locaux. En apparence, le principe « un électeur, une voix » est respecté. En fait, ce sont des élections à l’iranienne, où tous les candidats auront été désignés par les représentants du pouvoir qui sont en train de s’organiser.

Les tergiversations de Pékin se sont transformées en tromperie et humiliation pour Hongkong. Le pouvoir central a fini par montrer son vrai visage en déchirant les articles concernés de la loi organique et de la déclaration conjointe sino-britannique de 1984. Ce que Deng Xiaoping, l’ancien leader chinois, avait décrit comme une simple passation des pouvoirs qui se limiterait à un échange de drapeau au sommet de Hongkong – pendant que les « courses de chevaux  se poursuivraient et que les danseurs se réjouiraient dans leurs bals » – s’est transformé en un « tu peux aller te brosser » unilatéral. Néanmoins, les organisateurs du mouvement ont poursuivi leur recherche de dialogue avec les autorités, espérant que l’annonce du mouvement d’« Occupy Central » servirait de moyen de pression et que leurs appels émouvants suffiraient à ébranler le pouvoir. S’il avait été possible d’obtenir des résultats sans « occuper le centre », ils s’en seraient bien passés !

Pendant ce temps, les sentiments de révolte qui s’étaient immiscés dans le cœur des Hongkongais avaient fini par tourner à l’aigre. La patience était épuisée. Le 22 septembre 2014, les associations d’étudiants et de la société civile ont lancé la grève. Le 26 septembre au soir, Huang Zhifeng, qui s’était révélé lors du mouvement contre « l’instruction patriotique » en 2012, a franchi les barrières fermant l’accès à la place publique. Après l’arrestation de ceux qui ont violé cette interdiction, les trois cofondateurs du mouvement – Joshua Wong, Tai Yiu-ting et Chan Kin-man – et les démocrates ont exigé la libération des étudiants pendant que les rassemblements atteignaient quelque 500 000 personnes. De plus en plus de monde convergeait vers la manifestation. Le 28 septembre au matin, « Occupy Central » a démarré plus tôt que prévu. Les policiers ont encerclé les manifestants mais les citadins ont accouru en urgence pour entourer à leur tour les policiers. La contestation gagnait aussi les avenues adjacentes. Tout cela s’est accompli en quatorze heures depuisl’annonce officielle d’« Occupy Central ». Le mouvement s’était déjà diffusé à Jinzhong et Wanchai. Dans la nuit du 28 au 29 septembre, la police a lancé 87 bombes lacrymogènes sur les manifestants. Ces derniers ont aussitôt sorti leurs parapluies qu’ils avaient pris soin d’emporter avec eux pour se protéger des gaz. Ainsi est née l’expression de « révolution des parapluies ».

Pourtant les bombes lacrymogènes n’ont pas suffi à disperser la foule. Des dizaines de milliers de citoyens, choqués par les coups portés contre les étudiants et les images de tabassages diffusées à la télévision, sont venus grossir leurs rangs en solidarité. Les manifestations se sont élargies jusqu’à Tongluowan, Mongkok, Jinshatsui.

Qu’on le veuille ou non, tout le monde sait que le véritable ennemi se trouve au cœur de la plus grande dictature de la planète. Ce pouvoir a assassiné les étudiants sur la place Tiananmen en juin 1989 à coups de tanks et de baïonnettes. Il est maintenant à Shenzhen et sur la rive opposée, à Hongkong. En fait, il s’est déjà depuis longtemps glissé dans les artères de Hongkong, y compris dans l’administration et l’armée. Même si personne ne veut le voir, « Occupy Central » a depuis longtemps été désigné par les autorités de Pékin comme un mouvement « séparatiste », « allié aux forces ennemies de l’intérieur et de l’extérieur du pays ». Cela n’évoque-t-il pas la condamnation à perpétuité de l’intellectuel ouïgour pacifique et modéré Ilham Tohti ?

Teng Biao est un avocat chinois spécialisé dans la défense des droits de l’homme et président de l’organisation La Chine contre la peine de mort à Pékin. Traduit du chinois par Marie Holzman

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