Rondes de jour place de Mai

Depuis que, par une de ses multiples inepties, le pape Borgia, en 1494, répartit entre l’Espagne et le Portugal le territoire des «Indes» récemment découvertes, la tâche des conquistadors a été de franchir la mer, dévaster les peuples indigènes, fonder de nouvelles villes. Fonder des villes, c’est d’abord construire des places. Mais les places créées par l’Espagne et le Portugal ne se ressemblent pas.

J’ai vu la place de Lisbonne, avec un flanc ouvert sur la rivière, à l’aventure des grandes découvertes, et j’ai cru reconnaître le modèle de tant de places brésiliennes. J’ai vu la plaza Mayor de Madrid, refermée sur elle-même, étrangère à la ville et au désert qui l’entoure – et j’ai cru comprendre la place de Mai, en Argentine. Car depuis qu’en 1580 don Juan de Garay a fondé la ville de Santa Maria de los Buenos Aires, sa plaza Mayor, qui ne s’appelait pas encore «place de Mai», a tourné le dos au fleuve, comme pour nier le temps ; et, dans les bâtiments qui la ceinturaient – le cabildo [conseil municipal, ndt] où siégèrent les représentants du roi, le fort, qui devait la défendre contre les pirates et les invasions anglaises, la cathédrale et les autres édifices de l’Eglise -, elle voulut représenter un ordre politique d’origine divine, donc éternel.

Mais, depuis le début et pendant des siècles, Buenos Aires ne fut rien de plus que le dernier bastion, et le plus oublié, de l’empire espagnol – tout juste le port Cerbère de ce fleuve qui conduisait au cœur du continent et à ses mines d’argent, la dernière escale avant le voyage à travers les eaux funestes de la Patagonie et du cap Horn. Sans carrières et sans forêts, Buenos Aires était à peine plus qu’un décor de boue et de roseaux ; et la plaza Mayor, pendant des siècles, un bourbier où s’enlisaient les charrettes, barbotaient les troupes, tremblaient les échafaudages sur lesquels travaillaient les esclaves, et de temps à autre passait en tanguant le carrosse d’un vice-roi faisandé par l’ennui et la paresse. Pour le reste, l’Espagne avait interdit tout commerce avec l’extérieur ; et la vraie vie de Buenos Aires a sans doute commencé dans le port où, inspiré par les contrebandiers français, un groupe de révolutionnaires décida de porter au cabildo le projet de rejeter l’autorité du roi d’Espagne. La foule qui suivit ces débats en mai 1810 lui a donné son nom actuel, place de Mai, et c’est ainsi que le lieu est devenu célèbre dans toute l’Amérique, à mesure que se répandait l’étincelle de la révolution et de l’indépendance.

Mais il a fallu attendre soixante-dix ans, la consolidation de l’Argentine et la consécration de Buenos Aires en tant que capitale de la République, pour que la place de Mai prenne sa nouvelle physionomie ; centre névralgique d’un pouvoir soumis au nouvel ordre mondial et aux implacables décrets de la division internationale du travail, qui avait assigné à notre pays l’emploi exclusif de producteur de matières premières. Depuis la Maison du gouvernement, installée dans les anciens locaux du fort, jusqu’au nouveau Congrès, situé de l’autre côté de la place, c’est ici qu’on a décrété et organisé l’extermination des peuples indigènes de Patagonie et du Chaco, l’immigration de millions d’Européens affamés qui travailleraient les terres ainsi dépeuplées, pour la gloire et la fortune des nouveaux latifundistes, petits-bourgeois convertis en oligarques tout-puissants. Jour après jour, décennie après décennie, des immigrants italiens, espagnols, français descendaient des bateaux, regardaient cette ville, scandaleusement enrichie par les droits de douane sur les matières venues de l’intérieur et partant vers l’Europe, et croyaient voir dans la place de Mai le centre d’un ordre éternel non plus inspiré par Dieu, mais par la Raison, la Science et le Capitalisme. Cette scénographie, le fleuve de l’histoire n’allait pas tarder à la bouleverser de nouveau.

En 1916, la place accueille Hipólito Yrigoyen, premier président élu au suffrage dit «universel» – quoique sans les femmes -, représentant de la classe moyenne montante. Mais c’est un événement de 1945 qui changea véritablement le sens de la place : ici, au cœur même du «Paris du Sud», un flot intarissable de «damnés de la terre» vient exiger la libération du colonel Juan Domingo Perón qui, en deux ans à peine comme ministre du Travail, leur a donné plus d’avantages que tous ceux dont avaient rêvé les mouvements et partis de gauche. Comparés par les intellectuels du système aux malones, car beaucoup descendaient des peuples aborigènes, qualifiés «d’alluvion zoologique», car la majorité appartenait au prolétariat immigré, ces marcheurs de la vérité furent un mouvement aussi puissant que pacifique, qui provoqua non seulement la libération de Perón, mais aussi son arrivée au pouvoir, une chose à laquelle lui-même ne semblait pas avoir pensé.

Pendant la décennie la plus déterminante du XXe siècle, faisant du souvenir de son premier discours du 17 octobre un rite, lui et sa femme Evita apparaissaient au balcon de la Maison du gouvernement. C’est peut-être pour ça que, lorsque l’oligarchie menacée commença d’organiser leur chute, son premier acte fut de bombarder la place de Mai, assassinant des centaines de civils, le 16 juin 1955. Le coup d’Etat qui suivit, trois mois plus tard, provoqua deux décennies de résistance et de répression. Elles ne semblèrent dépassées que lorsque le leader revint d’exil et apparut au balcon, face à la place bondée. Mais Perón était déjà vieux et mourant, et l’oligarchie profita de sa décadence pour installer la dictature qui, à partir de mars 1976, se proposa de vider la place de Mai pour toujours.

Cependant, le 30 avril 1977, un groupe de femmes de toutes origines sociales, fatiguées de voir leurs demandes égarées dans le labyrinthe bureaucratique, arriva sur la place pour réclamer au dictateur Videla leurs enfants «disparus». Pour se reconnaître, elles se couvrirent la tête d’abord avec des couches de leurs enfants, puis avec des mouchoirs blancs. On reste bouleversé par les photos de ces années-là. Les mouchoirs révèlent le drame d’une vie secrètement confinée au camp d’extermination, la tragédie d’une subjectivité ancrée dans un deuil impossible, l’angoisse de vivre avec l’image d’une horreur qu’on ne peut signifier. Comme les militaires leur ordonnaient de «circuler», les Mères commencèrent à marcher en cercle autour du centre de la place de Mai, les jeudis, jour central de la semaine, suggérant une éternité supérieure à n’importe quel monument, et qui, jusqu’à ce jour, ne s’est pas éteinte, pas même avec la confirmation de la mort des disparus, pas même avec la mort de la plupart des Mères elles-mêmes. Car tout ce qui a suivi – l’arrivée de la démocratie, la lutte pour sa défense et sa consolidation – n’a été rien d’autre qu’une manière d’entrer dans la lente ronde des Mères de la place de Mai, de les perpétuer. La place de Mai, deux siècles après sa création, n’est pas qu’un espace public ; c’est le lieu où, lorsqu’un pouvoir prétend devenir absolu, du fond le plus imprévu et ignoré de nous-mêmes, surgit la libération.

Leopoldo Brizuela, ecrivain. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Philippe Lançon.

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