Rosetta, une réussite européenne

Le succès de Rosetta offre à la cinquantenaire Agence spatiale européenne (ESA) un somptueux cadeau d’anniversaire. Il vient couronner un plan à long terme engagé à l’ESA au début des années 1980. L’Europe était alors fortement dépendante de la NASA (et un peu de l’URSS) pour engager des programmes ambitieux d’exploration et les mettre en orbite. En 1981, la décision unilatérale de la NASA d’arrêter sa participation à la mission ISPM de survol des pôles du Soleil par un satellite américain et un européen provoqua une crise politique majeure et vint renforcer une croissante volonté d’autonomie renforcée par le succès du premier lancement d’Ariane en 1979.

Après une large consultation de plus de 2 000 scientifiques européens, l’ESA établit, en 1984, un programme de vingt ans, « Horizon 2000 », composé de pierres angulaires, choisies par consensus de tous les scientifiques, représentant les domaines phares de leurs intérêts : observation du Soleil et de son influence sur l’environnement ; astronomie des hautes énergies et du rayonnement infrarouge lointain ; exploration des comètes et des astéroïdes concrétisée par les missions Soho et Cluster, XMM-Newton, Herschel et Planck, Giotto et Rosetta. S’y ajoutaient quatorze possibilités de missions plus petites choisies en compétition selon leur valeur scientifique. Conçu pour être autonome, le programme répondait à la volonté d’indépendance, tout en permettant la participation de partenaires non européens. Son coût total avoisinait 4,5 milliards d’euros sur vingt ans en exigeant une augmentation régulière du budget scientifique de l’ESA – en stagnation depuis 1971 – au niveau annuel de 27 millions d’euros, soit un dixième du programme équivalent à la NASA.

Présenté au conseil de l’ESA en 1985 à Rome, où la France était représentée par Hubert Curien (1924-2005), « Horizon 2000 » se vit attribuer le budget demandé par le biais d’une hausse régulière au-dessus de l’inflation de 5 % par an sur dix ans. Succès politique majeur, dont Rosetta est l’illustration scientifique spectaculaire. Sa mise en œuvre exigeait une discipline de contrôle des coûts des missions. Son acceptation enclencha une révolution des méthodes de travail tant de la communauté scientifique que de l’ESA et de ses Etats membres. Le programme devint une référence européenne et internationale. Une fois accepté, il attisa l’intérêt des Américains, des Japonais, des Russes et, plus tard, des Chinois. L’Europe offrait et ne mendiait plus !

Partenaire incontournable

Le plafonnement des budgets permettait aux missions d’arriver sur le pas de tir sans avoir empiété sur les autres. Il forçait l’imagination des scientifiques et des industriels pour trouver des solutions moins chères à capacités égales, voire supérieures. Il a maintenu l’équilibre scientifique du programme. Aucune mission ne fut abandonnée, les coûts et les calendriers furent respectés, les retards, provenant surtout des accidents de lancement, en particulier pour Rosetta. La communauté scientifique habituée à une compétition féroce, rassurée par la gouvernance et le contrôle sévère de l’ESA, s’est unie derrière ce programme qui lui assure une réputation internationale indiscutable, faisant d’elle un partenaire incontournable du plus haut niveau.

Ce qu’ « Horizon 2000 » a promis a été tenu et plus encore. Ses pierres angulaires ont été lancées, menant à des découvertes majeures en astronomie et en cosmologie, avec le développement des plus grands télescopes spatiaux au monde dans les domaines X et infrarouge lointain, en physique du Soleil et du magnétisme terrestre, dans l’exploration de Mars, de Vénus, de Titan et des comètes avec la prouesse de Rosetta, tout en lui permettant de devenir partenaire de la NASA sur le télescope spatial Hubble, la mission Cassini d’observation de Saturne, et de la Russie en astronomie gamma avec Integral. Ses successeurs, « Horizon 2000 + » et « Cosmic Vision » engagés en 1994 et 2004 sont sur la même voie.

Tout serait parfait ? Pas vraiment ! La recherche spatiale européenne, dont le budget n’est que le quart de celui des Etats-Unis, est un domaine partagé entre l’ESA et ses Etats membres : gestion des programmes et opérations des satellites à l’ESA, développement des instruments scientifiques et analyse des résultats scientifiques au sein des instituts de recherche avec le support de leurs organismes nationaux. L’Union européenne a aussi une compétence partagée avec ses Etats membres. Son soutien par le biais d’une véritable stratégie en recherche technologique et pour le traitement scientifique des résultats constituerait un progrès souhaitable pour les instituts et leurs organismes de tutelle.

Les succès de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, de l’Observatoire européen austral et celui de l’ESA démontrent sans ambiguïté le rôle de premier plan de l’Europe dans la physique nucléaire, l’astronomie et la recherche spatiale. Ces organisations, auxquelles viennent se joindre l’industrie et les Etats membres, leurs chercheurs, leurs ingénieurs, leurs techniciens, font la gloire et l’orgueil de l’Europe. De cette Europe qui nous rend fiers d’être Européens !

Roger-Maurice Bonnet est astrophysicien, directeur scientifique de l’Agence spatiale européenne de 1983 à 2001 et président du COSPAR (Committee on Space Research) de 2002 à 2010.

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