Sahel : la grande distorsion

Le jihadisme au Sahel doit être replacé dans son contexte historique. Les classes politiques africaines et l’Organisation de l’unité africaine (OUA) ont choisi, au lendemain des indépendances (dans les années 1960), de reproduire le cadre territorial hérité de la colonisation et ont entériné le principe de l’Etat-nation. De ce fait, elles sont demeurées dans l’épure d’une combinatoire biséculaire, associant l’expansion du mode de production capitaliste et l’universalisation de l’Etat-nation comme mode d’organisation politique à l’échelle du système international. Cette séquence s’est paradoxalement accompagnée de l’exacerbation de formes d’identification sociale, dont l’ethnicité et la confession religieuse sont les deux principales manifestations sur l’ensemble du continent africain.

De telles transformations ont profondément affecté les sociétés ouest-africaines et sahariennes depuis le XIXsiècle. D’une part, elles ont contredit la plupart de leurs ressorts politiques, économiques, culturels, et notamment leur rapport au territoire, à la souveraineté, à la richesse et la pauvreté, à la responsabilité sociale et politique, à la mobilité spatiale, à la liberté et à la dignité. D’autre part, elles ont fait l’objet de processus d’appropriation souvent massive, et toujours créative, de la part de l’ensemble de leurs acteurs. Cette double réalité rend insuffisantes la plupart des interprétations qui mettent l’accent sur des contradictions supposées insurmontables entre un Etat hérité de la colonisation et les sociétés du cru, sous la forme d’un jeu à sommes nulles. Les choses sont en fait beaucoup plus compliquées, dans la mesure où les régimes de légitimité, de sécurité, de responsabilité sociale, d’enrichissement, de représentation culturelle et politique du «bon gouvernement» participent simultanément de ces deux dimensions historiques, d’espaces différents, de durées disparates qui s’encastrent les unes dans les autres plutôt qu’elles ne se succèdent. Les analyses distinguant les périodes précoloniales, coloniales et postcoloniales, et opposant l’Afrique aux entités européennes ou autres qui ont fait irruption dans son histoire, s’avèrent très pauvres pour comprendre les problèmes de gouvernance que rencontrent les Etats africains, et les crises ou conflits qui les affectent.

L’assemblage de l’Etat-nation, du libéralisme économique et de l’identitarisme politique devrait donc continuer de charpenter la gouvernance de l’Afrique dans les années à venir. Mais la fermeture sur elles-mêmes des classes dominantes nationales, leur accaparement des ressources, et notamment du foncier, les effets d’éviction qui s’ensuivent dans un contexte de pression démographique, l’aggravation de l’inégalité sociale, les combinatoires régionales de conflit qui se sont installées, la construction idéologique du jihadisme comme ennemi principal (et utile au renforcement des capacités coercitives de l’Etat), l’inversion probable de la croissance économique de cette dernière décennie, le retour de l’endettement, et, last but not least, l’approvisionnement en armes du sous-continent, notamment à partir de la Libye, rendent probable l’exacerbation du «gouvernement dans la violence», pour reprendre l’expression du politiste Jacobo Grajales, à propos de la Colombie.

Le «gouvernement dans la violence» est susceptible d’emprunter plusieurs visages : celui de la guerre civile en bonne et due forme, ou de l’insurrection et de la contre-insurrection, comme dans le bassin du lac Tchad et dans le nord du Mali ; celui du contrôle paramilitaire de territoires, comme dans l’extrême-nord du Cameroun ; celui de la criminalisation économique, à l’initiative d’organisations de trafic de drogue et d’êtres humains, sur le modèle mexicain ; celui de la dissidence prédatrice, comme dans le delta du Niger. Il peut également accélérer le délitement non du principe étatique, mais de certains Etats, ou être le symptôme de ce processus, dont la cause première ne serait pas l’exercice de la violence, mais le collapsus environnementalo-économique. Une hypothèse qui est loin d’être improbable dans le cas du Niger, en raison de l’exiguïté de son domaine arable et de sa forte croissance démographique. Seule la libéralisation de la circulation de la main-d’œuvre en direction des autres pays de la région, mais aussi de l’Europe, pourrait desserrer l’étreinte et éviter une nouvelle crise politique majeure dont le coût serait autrement plus élevé que le relâchement du prohibitionnisme migratoire.

Mais, quels que soient les avatars du «gouvernement dans la violence», ils rapprocheront, selon toute vraisemblance, la gouvernance de l’Afrique saharo-occidentale du paradigme de «l’involution de l’Etat», que l’historien Prasenjit Duara a avancé au sujet de la Chine de l’entre-deux-guerres, pour désigner un double processus de renforcement et d’informalisation de celui-ci : le développement de l’Etat s’est accompagné d’une anarchie croissante. La criminalisation de l’Etat, la désobéissance fiscale doivent être interprétées de la sorte, moins en termes de «faillite de l’Etat» que dans ceux de sa formation douloureuse. Par exemple, les activités illicites d’un certain nombre d’acteurs du Nord-Mali ont paradoxalement renforcé les relations entre cette région en déshérence et Bamako, voire l’archipel urbain ouest africain, par le biais du blanchiment de l’argent sale des trafics. «L’involution de l’Etat» s’inscrit bien sûr en porte-à-faux par rapport à la conception occidentale et libérale contemporaine de la gouvernance, mais dans la continuité historique de sociétés dont anthropologues et historiens ont démontré qu’elles avaient l’instabilité pour règle, la mobilité comme ressort, et l’inachèvement comme ligne d’horizon.

En Afrique saharo-occidentale, l’Europe se trouve en définitive dans une double impasse : celle de la lutte militaire contre le jihadisme, qui se referme comme un piège sur elle, la guerre appelant la guerre ; celle de la construction idéologique d’une crise migratoire dont le traitement est vain et se révèle de plus en plus criminel en raison du nombre des victimes qu’il provoque et des compromissions avec les trafiquants libyens qu’il suppose, et à terme insoutenable politiquement, voire juridiquement. Seule l’invention d’un nouveau modèle de gouvernance, moins distordu par rapport aux legs de l’Afrique ancienne que celui de la territorialisation bureaucratique et stato-nationale, d’origine coloniale, et capable d’administrer positivement l’itinérance tant des troupeaux que des hommes, seraient à même de la sortir du piège. Si l’on admet que le Sahara a connu, dans la longue durée, une réelle gouvernance en dehors de toute souveraineté étatique effective, et s’est toujours caractérisé par son cosmopolitisme, il n’est pas étonnant que le piège se soit refermé dans ses confins, au Sahel, en Tripolitaine et en Cyrénaïque.

Jean-François Bayart, politologue, professeur au Graduate Institute de Genève. Dernier ouvrage paru :< l’Impasse national-libérale : globalisation et repli identitaire, éditions La Découverte, 2017.

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