Sauver les chrétiens d’Orient, oui, mais pourquoi pas les autres?

Avec le conflit sanglant en Syrie et, plus récemment, les bouleversements sur le territoire irakien, la question – très ancienne – des chrétiens d’Orient est remise sur le devant de la scène médiatique (lire notamment à ce propos «La violence et la foi», LT du 25.08.2014). Comme corollaire, une montée au créneau de personnalités intellectuelles et politiques de tout bord, avec, comme seul mot d’ordre, cette exhortation: «Il faut sauver les chrétiens d’Orient!»

A n’en pas douter, le sort des chrétiens au Proche et au Moyen-Orient est terrifiant: 70% d’entre eux ont quitté l’Irak depuis l’invasion américaine en 2003, ils seraient des centaines voire des milliers à fuir la Syrie, et ceux qui restent risquent à tout moment de subir discriminations, persécutions et exactions. Au rythme où vont les choses, il existe un danger réel à ce qu’ils disparaissent définitivement de la région. Une région où, rappelons-le, les chrétiens sont présents depuis près de 2000 ans, bien avant l’islam, bien avant que le nom de Jésus n’atteigne les oreilles de l’Europe.

Si cette tragédie est réelle, il n’en demeure pas moins que les réactions outrées dans les différents pays européens ont de quoi surprendre. En France, le ministre de l’Intérieur a récemment déclaré que son pays était disposé à accueillir en particulier (et donc en priorité) les «chrétiens d’Orient persécutés». En Suisse, une tribune du journaliste suisse Xavier Colin datée d’octobre reproche à «l’Occident» son inaction et exhorte l’Europe à agir en faveur de ses «frères» chrétiens (Bilan du 05.10.2013).

Mais au fond, en quoi le sort des chrétiens d’Orient doit-il plus spécifiquement nous indigner, et nécessiter un traitement différent de celui réservé aux autres persécutés? Réponse: parce que ce sont nos «frères». Sous-entendu, nous sommes, en Europe, également chrétiens, «frères de religion» – ou plutôt, désormais, de tradition et de culture chrétienne. Il y aurait donc une sorte de lien culturel et moral spécifique entre nos deux populations.

D’abord, on peut légitimement s’interroger sur les liens que les Européens possèdent encore avec la religion et la culture chrétienne – pour rappel, la simple mention de «racines chrétiennes de l’Europe» dans le projet de Constitution européenne a suscité de nombreuses indignations avant d’être tout simplement retirée du texte.

Ensuite et surtout, cette indignation sélective me semble extrêmement dangereuse, et contraire aux principes à la fois de laïcité et de l’Etat de droit. Car en effet, choisir qui l’on va aider, défendre, accueillir, en fonction de sa religion, c’est rentrer dans une logique pernicieuse, fondée non plus sur l’égalité entre citoyens ou entre êtres humains, mais sur des critères injustes, sinon arbitraires (religion, convictions politiques, origines, ou autre). Dans les faits, cela signifierait que, face à deux réfugiés d’Irak ou de Syrie fuyant la guerre et se présentant en Europe, celui se déclarant «chrétien» mériterait d’être accueilli au détriment de l’autre? Ou bien que, face à deux demandes d’aide humanitaire dans la région concernée, celle provenant d’un «chrétien» devrait avoir la priorité absolue? On constate très vite les dangers et les aberrations d’une telle logique.

C’est un fait, et il est encore une fois tragique, les chrétiens d’Orient sont persécutés. Mais ils le sont tout comme les chiites le sont au Pakistan, les bahaïs en Iran ou les musulmans au Myanmar. Partout dans le monde, des populations subissent rejets, violences, terreurs du fait de leurs croyances, de leurs convictions ou simplement de leurs origines. Et rentrer dans cette même logique de l’appartenance ethnique ou religieuse pour sélectionner qui mérite – ou pas – notre aide ou notre compassion, selon nos propres racines ou croyances, constitue à mon sens une défaite de la pensée et un contresens quant à notre perception des droits de l’homme – qui ont pour fondement, rappelons-le, l’universalité.

Un être humain, d’où qu’il vienne, quelle que soit sa foi, doit pouvoir, en Europe, être certain d’être accueilli ou secouru selon des critères objectifs et non discriminatoires. En aucun cas selon son appartenance religieuse. C’est une question de justice, de dignité. C’est une question de droit.

Matthieu Mégevand, écrivain.

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